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Vivre ses anniversaires à l’âge avancé

In memoriam Nino Belfiore
(1947-2021)

De plus en plus d’anniversaires

Fêter son anniversaire, souhaiter « Bon anniversaire », souffler les bougies sur le gâteau d’anniversaire, recevoir ou offrir un cadeau d’anniversaire : aujourd’hui, ces petites célébrations festives et amicales sont devenues si habituelles que l’on a le sentiment qu’elles ont toujours existé. Et pourtant, elles sont relativement récentes. Jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, et sous l’influence de la religion, on préférait fêter les saints patrons, on fêtait les Jacques le 25 juillet, les Catherine le 25 novembre, les Ninon le 15 décembre… Nos anniversaires devront attendre les années septante du siècle dernier pour devenir populaires. Pour nos grands-parents encore, ils étaient exceptionnels, réservés aux grandes occasions : le demi-siècle, les huitante, les nonante ans, et bien sûr le centenaire, oiseau rare qui attirait même l’attention des pouvoirs publics et qui vous donnait droit à un beau fauteuil.

Mais aujourd’hui, les choses ont bien changé. Nous avons dans notre smartphone une application qui nous rappelle les anniversaires à ne pas oublier ; lorsqu’un proche, un ami, une connaissance fête son anniversaire, nous nous précipitons pour lui envoyer un mail, un texto, une animation. Et avec le vieillissement démographique et une espérance de vie toujours plus grande, le nombre de nos anniversaires a explosé : en un siècle, nous avons gagné en moyenne une trentaine d’anniversaires !

Cependant, dans un monde qui valorise d’abord la jeunesse (santé, beauté, dynamisme, efficacité…) et qui impose de plus en plus l’impératif de « bien vieillir », de « vieillir jeune », il n’est pas sûr que, pour les personnes qui avancent en âge, les anniversaires soient toujours l’occasion d’une fête.

Les aspects négatifs et positifs des anniversaires à l’âge avancé

Il faut d’abord se rendre à une évidence, qui devient de plus en plus claire à mesure que nous avançons en âge : chaque anniversaire nous rappelle que nous nous éloignons du jour de notre naissance et que nous nous rapprochons de celui de notre mort. Dans le cours d’une vie, et surtout après en avoir franchi le mitan – je veux dire à partir de la cinquantaine –, un anniversaire a de plus en plus un air de compte à rebours. Et plus on avance en âge, plus on fête nos anniversaires en se félicitant de s’en être tiré à si bon compte et en espérant que cela durera le plus longtemps possible.

Et puis, il y a les anniversaires « ronds », dont la valeur symbolique peut être vécue comme une victoire, mais aussi comme un cap plus ou moins angoissant.

50 ans. Un demi-siècle ; on sent bien qu’on entre dans une nouvelle catégorie ; c’est l’âge où l’on se surprend de plus en plus souvent à regarder dans le rétroviseur, où l’on commence à compter les années qui restent. Pour quelques-uns d’entre nous, c’est l’époque où se font sentir les premiers signes de fatigue, les premiers pépins de santé, les premières fragilités ; c’est aussi le temps des premiers deuils de proches ou d’amis, de l’éloignement des enfants qui prennent leur envol. Et c’est enfin le moment où la retraite se profile à l’horizon, avec ses interrogations : est-ce que je la prendrai anticipée ? combien est-ce que je toucherai ? est-ce que je pourrai m’en sortir ?

60 ans. Voilà qu’on me colle une nouvelle étiquette : je suis un senior. Je vais bientôt abandonner mes activités professionnelles, renoncer à jouer un rôle actif dans le monde du travail, faire mes adieux définitifs à une catégorie de personnes que je ne verrai plus que de loin : les collègues. Il est temps maintenant pour moi de me préparer à la retraite, de penser à ce que je ferai de tout ce temps libre. Quant à la vie de famille : l’éducation des enfants est achevée, le temps d’une vie de couple en tête à tête n’est plus très éloigné, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le redoute.

70-75 ans. Si la santé est bonne, nous nous sentons un peu comme un gagnant à la loterie de la vie, tout en étant pleinement conscients que la chance peut tourner, à un moment ou à un autre. Mais souvent, hélas, les premiers signes d’affaiblissement, les premières maladies chroniques, les premières pertes d’autonomie sont déjà là, plus ou moins graves, plus ou moins inquiétants. Ces anniversaires restent des fêtes, mais où les ombres, les embûches rôdent déjà aux alentours.

80-85-90 ans. Pour les heureux mortels épargnés par la maladie, ces anniversaires ont quelque chose d’une victoire sur le sort commun, voire sur le destin. Mais pour la plupart, le temps des deuils et des fragilités de toutes sortes est déjà venu. La perspective du grand départ est de plus en plus présente ; elle impose d’acquérir la sagesse, cette intelligence de la vie qui permettra d’être à la hauteur.

Malgré tout, un anniversaire, à tout âge et dans toutes les circonstances, reste un moment privilégié, une fête. Par la présence ou les témoignages affectueux des proches et des amis, par les messages qui arrivent dans les boîtes aux lettres – réelles ou virtuelles – tout au long de la journée, l’anniversaire renforce l’estime de soi, titille agréablement le narcissisme qui est en chacun de nous, donne une sorte de visibilité rassurante au réseau relationnel et affectif qui nous entoure.

La « déprime d’anniversaire »

Les psychologues parlent de « déprime d’anniversaire » – en anglais birthday blues – pour désigner une fragilisation psychique qui se développe chez certaines personnes aux alentours de la date d’anniversaire, fragilisation qui peut aller jusqu’à la dépression. Elle se produit surtout au moment où l’on franchit un cap important, et en particulier lors des changements de décennie : la « crise de la cinquantaine », la soixantaine vécue comme le « seuil de la vieillesse ». Elle peut aussi se présenter lorsqu’on atteint l’âge où une personne chère est décédée. J’ai connu une patiente qui a fait une dépression à l’approche de ses septante-quatre ans, jour où elle atteignait exactement l’âge auquel sa mère était décédée.

Une étude menée en 2012 à l’université de Zurich, et portant sur deux millions de personnes, a démontré que le risque de mourir le jour de son anniversaire était de 14 % plus élevé que pour les 364 autres jours de l’année. La liste des personnes célèbres décédées le jour de leur anniversaire est impressionnante : je pense à Sydney Bechet, à Ingrid Bergman, au peintre Raphaël, à William Shakespeare, au journaliste spécialiste des mariages princiers, Léon Zitrone, né et décédé un 25 novembre.

Une autre étude montre que le nombre des accidents cardiaques, chez les hommes de 75 à 85 ans, augmentent de 33 % dans les 3 jours avant et après leur anniversaire. D’une manière générale, les anniversaires sont une source de stress et d’anxiété pour les personnes âgées fragiles, et en particulier pour les hommes, chez qui le risque d’accident cardio-vasculaire et d’AVC augmente au moment de leur anniversaire. Quant aux femmes âgées, elles décèdent significativement davantage dans la semaine qui suit leur anniversaire.

Comment expliquer cette différence de réaction chez les hommes et chez les femmes ? Selon les mêmes spécialistes, les femmes tiendraient, comme une sorte de dernier défi, à atteindre et à dépasser le jour de leur anniversaire avant de lâcher prise, alors que les hommes, semble-t-il moins héroïques, seraient plutôt enclins à lâcher prise avant !

Les six étapes de la vie

Chaque époque a sa manière de diviser le cours d’une vie humaine en périodes, depuis la plus simpliste (l’enfant, l’adulte, le vieillard) jusqu’à la plus détaillée (la petite enfance, l’enfance, la pré-adolescence, l’adolescence, etc.). Depuis quelques années, les sociologues proposent une division en six étapes, chacune d’entre elles impliquant un gain, une conquête, un bénéfice, mais aussi une perte, un renoncement, un déficit : ce sont l’enfance, l’adolescence, la jeunesse, la vie adulte, la retraite et l’âge des dépendances.

Ainsi, à titre d’exemple, la jeunesse se caractériserait par l’accès à la liberté et à l’indépendance, mais aussi par le deuil de l’enfance protégée ; l’âge adulte par la fondation d’une famille et une relative aisance financière, mais aussi la perte de l’insouciance de la jeunesse ; la retraite par le gain du temps libre, mais par la perte des liens socio-professionnels. Le grand âge serait surtout l’âge des pertes : de la santé, de l’autonomie, des êtres proches, mais il donnerait aussi accès à une forme de sagesse, de compréhension supérieure de la vie qui aiderait à surmonter ces épreuves.

Ainsi, chaque âge à ses bons et moins bons côtés. L’art de bien vieillir, ce serait peut-être de ne pas laisser les mauvais côtés prendre le dessus sur les bons !

L’âge subjectif

Lorsqu’on parle de l’âge d’une personne, nous croyons dire une chose qui va de soi. En réalité, ce n’est pas si simple que cela. Des études ont été menées, qui ont abouti à la conclusion que chacun de nous a deux âges : un « âge chronologique, objectif », celui qui figure sur notre carte d’identité, et un « âge subjectif », celui que nous ressentons, que nous nous donnons intérieurement.

L’âge chronologique s’impose à nous comme la couleur de nos yeux ou de notre peau ; impossible de lui échapper, même si certains (ou certaines) tentent néanmoins de le faire, en refusant de dire leur âge, en se faisant prier, ou encore en trichant un peu sur les chiffres !

Quant à l’âge subjectif, il est beaucoup plus malléable et peut varier selon l’humeur, le moment. Des études ont montré que, après l’âge de 30 ans, la plupart des adultes se sentent plus jeunes que leur âge. En moyenne, on se donne 10 à 15 ans de moins que notre âge chronologique. La plupart du temps, cet écart est invisible aux yeux des autres, il appartient à la vie intérieure de chacun. Il y a pourtant des exceptions, plus ou moins spectaculaires : pensez à cette vieille dame qui s’entête à se coiffer, se vêtir, se maquiller comme une jeune femme, quand elle ne passe pas son temps chez le chirgurgien esthétique ; à ce vieux monsieur qui se teint les cheveux, entretient son bronzage dans les solariums et ses muscles dans les salles de fitness, s’habille encore comme un jeune premier !

Quelle influence ces deux âges ont-ils sur nos anniversaires ? Une première tendance souvent observée : plus notre âge subjectif est inférieur à notre âge objectif et plus nous prenons plaisir à fêter nos anniversaires. Si cette dame se donne intérieurement la petite cinquantaine, alors qu’elle vient de passer le cap de la soixantaine, il lui sera toujours agréable de s’entendre dire : « 60 ans ! Mais vous ne les faites pas du tout ! » Quelle satisfaction pour le narcissisme universel de notre époque ! Et naturellement, plus la différence est grande entre l’âge subjectif et l’âge chronologique, plus nous aurons tendance à fêter nos anniversaires « en grandes pompes ».

Pour les personnes qui sont très sensibles à cet écart entre les deux âges, ce sont les « anniversaires ronds » qui sont les plus pénibles à vivre. 50 ans, 60 ans, 70 ans sont les caps les plus difficiles à franchir. Pour les hommes, ces décennies sont celles du « démon de midi », de l’andropause ; c’est le moment de se prouver à soi-même que l’on n’a pas l’âge de ses artères, comme on dit, mais que l’on est resté jeune, fringant, entreprenant ; c’est le moment où la tentation se fait sentir d’aller conquérir une nouvelle compagne, plus jeune… On sait moins que, chez les femmes, la ménopause et le syndrome du « nid vide » (le départ des enfants) peuvent leur donner l’envie de prendre un nouveau départ, de découvrir de nouveaux horizons…

Un autre facteur, celui-là mathématique, concourt à donner une image subjective de l’âge et du temps qui passe. On connaît l’adage : « Plus la vie avance, plus le temps passe vite ! » En réalité, cette impression peut s’expliquer mathématiquement. En effet, prenons un enfant de 10 ans qui fête son anniversaire ; l’année qui vient de s’écouler lui paraît longue parce qu’elle représente un dixième de sa vie, alors qu’une année dans la vie d’un octogénaire ne représente qu’un petit huitantième de la sienne.

Ce que le phisolophe Bergson appelait « le temps vécu » est une notion entièrement subjective, élastique, dont la perception est liée à l’intuition ; il résumait cette idée dans une belle formule : « Le temps est une durée tissée de liberté. »

Mesurer votre âge subjectif avec le Dr Kastenbaum

Selon le Dr Kastenbaum, notre âge subjectif combine quatre ingrédients qui interagissent les uns avec les autres : l’âge que nous ressentons, l’âge de notre apparence physique, l’âge de nos centres d’intérêt, l’âge de notre façon d’agir. Le Dr Kastenbaum vous propose un petit test très simple pour calculer votre âge subjectif ; vous devez d’abord compléter les quatre propositions suivantes par un chiffre d’âge :

Au fond de moi-même, dans mon for intérieur, j’ai le sentiment d’avoir … ans.
Si je considère mon apparence physique, je me donne … ans.
J’estime avoir les mêmes centres d’intérêt qu’une personne de … ans.
D’une manière générale, je fais la plupart des choses comme si j’avais … ans.

Il vous suffit ensuite de prendre la moyenne des quatre chiffres pour obtenir votre âge subjectif.

La manière dont vous répondez à ces questions est influencée par cinq facteurs : ce sont l’estime de soi, le sentiment de plénitude intérieure, l’état de santé, la vulnérabilité psychique et la situation socio-économique. Autrement dit, si vous avez une bonne image de vous-même, si vous vous sentez en paix avec vous-même, si vous êtes en bonne santé, bien entouré et financièrement à l’aise, vous aurez tendance à vous sentir nettement plus jeune que vous ne l’êtes en réalité.

D’un point de vue plus philosophique, il est probable que cet écart entre l’âge subjectif et l’âge objectif exprime une dualité profonde de l’être humain face à l’avancée en âge. Aux approches de la vieillesse, nous sommes tiraillés entre deux tendances contradictoires : d’un côté, nous sommes conscients de vieillir, nous savons que c’est inéluctable, comme d’avoir à mourir un jour, mais d’un autre côté nous peinons à l’accepter, nous nous berçons facilement de l’illusion que ce n’est pas encore le moment, que nous avons le temps, que cela viendra plus tard, bien plus tard…

Ce n’est que dans le très grand âge, et encore y faut-il une part de sagesse, que ces deux âges finissent peut-être par se rejoindre. Le jour vient alors où, sagesse suprême, je me sens pleinement d’accord avec mon âge.

Ma conclusion

Les anniversaires des personnes qui avancent en âge comportent trois dimensions temporelles : le temps passé, celui qui est derrière nous, conservé dans les souvenirs ou perdu dans les trous de la mémoire ; le temps qui reste, celui qui s’ouvre devant nous, incertain, parfois angoissant, de moins en moins prometteur ; le présent enfin, vivant, palpitant, qui bat au rythme de notre cœur et de notre sang.

Carpe diem ! C’était le conseil donné par le vieil Horace, poète latin né en 65 et mort en l’an 8 avant notre ère. « Cueille le jour ! » Savoure le moment présent, fais tes délices de chaque instant ! Telle était pour les Anciens la suprême sagesse !

Pour ma part, j’aimerais conclure par trois conseils de lecture, trois petits ouvrages qui sont des trésors de réflexions et de poésie autour de la vieillesse et qui vous permettront de fêter votre prochain anniversaire en toute sérénité.

Cicéron, Savoir vieillir, Arléa, 1995, 90 pages, 90 pages.
Hermann Hesse, Éloge de la vieillesse, Le Livre de Poche, 2000, 157 pages.
Jacques Franck, Éloge de la vieillesse, L’Harmattan, 2013, 132 pages.