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Vieillesse et dépression

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous fait un jour noir plus triste que les nuits.
Charles Baudelaire

C’est un lieu commun que de considérer les symptômes de la dépression qui peuvent se manifester chez les personnes âgées comme appartenant naturellement à la vieillesse. La tristesse, l’abattement, l’apathie, le renoncement aux activités, l’insomnie, la baisse de l’appétit, tout cela, on le considère trop souvent comme un processus normal de l’avancée en âge, une sorte de fatalité chez les personnes âgées. Ces affects et ces comportements feraient partie du tableau général du vieillissement.

Or il n’en est rien. Ces symptômes dépressifs n’ont rien à voir avec un vieillissement normal. Attribuer ces manifestations de la dépression chez le vieillard à son avancée en âge nous empêche de les voir pour ce qu’elles sont, et donc de les traiter comme telles. L’histoire de Gaston est une parfaite illustration de cette confusion et des dommages qui en résultent.

L’histoire de Gaston

Gaston a 87 ans. Il a perdu son épouse Marie il y a un an, après l’avoir soignée pour un diabète grave. Pendant des années, il s’est occupée d’elle sans aucune aide extérieure, refusant de « déranger sa fille », qui vivait à deux heures de chez lui. Marie est décédée du COVID l’année passée.

Gaston a attrapé la polio lorsqu’il était encore un enfant et que le vaccin contre cette maladie n’existait pas encore. Avec l’âge, les douleurs se sont aggravées, jusqu’à rendre la marche extrêmement pénible. Il y a dix ans, il a perdu son fils Martin, atteint d’un cancer fulgurant. Il ne s’est jamais vraiment remis de la mort de ce fils, s’indignant qu’un parent âgé puisse survivre à son enfant. Il ne trouvait plus dans sa vie que des raisons de s’attrister : il ne lisait son journal que pour les faire-part, se complaisait dans sa solitude, refusait de demander de l’aide, ne téléphonait plus à sa fille Jocelyne et, lorsque celle-ci lui annonçait sa visite, il lui arrivait fréquemment de lui téléphoner au dernier moment pour annuler cette visite : « Ne viens pas, tout va bien ! » Et si elle insistait, il lui reprochait de vouloir s’ingérer dans sa vie, de le persécuter. La plupart des amis de son âge étaient morts. Il devenait taciturne, irritable.

Jocelyne, comme beaucoup de proches dans ce genre de situation, a d’abord pensé que cette dégradation du caractère de son père – ses sautes d’humeur, son repli sur soi, son mutisme – était due à l’âge, avant de comprendre que le comportement de son père avait quelque chose d’irrationnel et qu’il fallait tenter d’y voir plus clair. Elle a essayé de lui parler, de le raisonner, de le convaincre d’accepter de l’aide, en vain. À bout de ressources, elle a pris sur elle d’avertir le médecin traitant de son père qui, lors d’un contrôle habituel, ne s’est pas contenté des investigations courantes, mais a cherché à comprendre ce qui se passait dans l’esprit de son patient. Le diagnostic est tombé, évident : Gaston souffrait d’une grave dépression, masquée par le changement de son comportement, par les plaintes à propos des douleurs de sa polio et des épreuves traversées depuis quelques années.

Aujourd’hui, et après plusieurs mois de traitement contre la dépression, Gaston va mieux ; il accepte avec reconnaissance l’aide de sa fille, reprend goût à la vie, renoue des contacts avec ses voisins, et envisage de s’installer dans un appartement protégé situé à quelques pas du domicile de sa fille.

Sans la clairvoyance et le courage de Jocelyne, les symptômes dépressifs de son père auraient continué à être pris pour des manifestations malheureuses du vieillissement, Gaston aurait continué à s’enfoncer dans son isolement et dans sa détresse et les troubles de son comportement se seraient aggravés, jusqu’à quel triste dénouement ? Au lieu de quoi, la dépression ayant été diagnostiquée et traitée, il a pu reprendre pied dans sa vie, renouer une relation normale avec sa fille, envisager un nouveau lieu de vie.

Qu’est-ce que la dépression ?

La définition de la dépression, selon l’Organisation Mondiale de la Santé, peut se formuler ainsi :

« La dépression constitue un trouble mental courant, caractérisé par la tristesse, la perte d’intérêt ou de plaisir, des sentiments de culpabilité ou de faible estime de soi, des troubles du sommeil ou de l’appétit, une sensation de fatigue et un manque de concentration.

Elle peut être de longue durée ou récurrente, et porte essentiellement atteinte à la capacité des personnes à fonctionner au travail ou à l’école, ou à gérer les situations de la vie quotidienne. Dans les cas les plus graves, la dépression peut conduire au suicide. Lorsqu’elle est légère, la dépression peut être traitée sans médicament. Cependant, lorsqu’elle est modérée ou grave, les patients peuvent avoir besoin de médicaments et d’une psychothérapie. »

On le voit, et c’est l’essentiel à retenir, la dépression, même si ses symptômes sont brouillés par d’autres réactions dues à l’âge, est une maladie que l’on peut isoler, diagnostiquer et soigner.

Qu’est-ce qui rend le diagnostic d’une dépression difficile chez les personnes âgées ?

Le plus grand obstacle au diagnostic de la dépression chez les personnes âgées est imputable à ce que nous appelons l’âgisme, c’est-à-dire un ensemble de préjugés, de clichés négatifs, d’idées fausses sur l’avancée en âge : « Il est triste de vieillir, la vieillesse est un naufrage, c’est normal d’être triste et déprimé quand on vieillit, les vieux se plaignent tout le temps, etc. » Ces a priori pernicieux non seulement nous détournent de voir les comportements dépressifs pour ce qu’ils sont, mais ils ne sont pas sans répercussions négatives sur la santé psychique des personnes âgées ; ils contribuent à aggraver leur fragilité, leur souffrance et leur solitude. Ces idées préconçues empêchent de voir les symptômes de la dépression en les attribuant abusivement aux ravages du vieillissement.

Un autre obstacle au diagnostic est dû aux manifestations inhabituelles de la dépression chez la personne âgée. La tristesse, le désarroi ne sont pas toujours visibles, lorsqu’ils se cachent derrière un visage figé qui ne laisse rien voir de la douleur morale. Quant aux plaintes du vieillard, et surtout si elles deviennent permanentes, elles ne sont plus entendues comme l’expression d’une détresse psychique : il se plaint de sa mémoire, de mal dormir, de manquer d’appétit, d’être toujours fatigué, autant de maux que les proches banalisent en les attribuant à la vieillesse, sans voir que ce sont autant de signaux de la dépression.

Cette détresse non comprise par l’entourage, ou mal acceptée, ne fait qu’aggraver chez le vieillard le sentiment de se sentir mal dans sa peau ; il se réfugie dans une position de victime, d’incompris, se sent injustement mis à l’écart. D’où les comportements parfois agressifs, hostiles envers l’entourage, ou encore les phénomènes de somatisations (problèmes de digestion, de transit intestinal…).

Certaines formes de dépression, chez le vieillard, peuvent s’accompagner d’idées délirantes : il est persuadé qu’on lui veut du mal, qu’on le persécute… ou encore il est convaincu qu’il souffre d’une maladie chronique, d’un cancer fulgurant ; il multiplie les contrôles inutiles chez les spécialistes. Dans ces cas-là, la dépression a évolué vers des troubles psychiatriques qui nécessitent une hospitalisation et des traitements médicamenteux particuliers.

Ce ne sont là que quelques-unes des manifestations inhabituelles des troubles dépressifs chez les personnes âgées, et qui rendent difficile le diagnostic. On attribue trop souvent au vieillissement et au grand âge des symptômes, des comportements, des réactions qui, en fin de compte, ne sont que des manifestations, il est vrai déroutantes, de la dépression. Identifions cette dépression, traitons-la en tant que telle, et l’on verra diminuer, si ce n’est disparaître, un grand nombre des réactions que l’on attribuait trop facilement au vieillissement. L’exemple de Gaston en est une démonstration frappante.

Dépression et maladies somatiques

Ce que le grand public comprend immédiatement, c’est le lien qui existe entre les maladies somatiques graves, douloureuses, handicapantes, chroniques, et les affects dépressifs. Une personne âgée qui souffre depuis de nombreuses années d’une maladie invalidante, incurable et douloureuse, a toutes les raisons d’être déprimée. Que fait-on le plus souvent, dans ces situations ? Le médecin s’ingénie à prescrire les médicaments antidouleur qui diminuent la souffrance du patient, mais on oublie complètement de traiter la dépression, qui s’est installée comme le contre-coup de la souffrance physique. Supprimer les douleurs du corps n’implique pas automatiquement la suppression de la détresse psychique !

Ce lien entre la maladie somatique et la dépression est particulièrement complexe chez les malades Alzheimer. Face aux premiers troubles cognitifs – la perte de la mémoire, du sens de l’orientation, des capacités à reconnaître le monde autour de soi –, le malade tombe fréquemment dans une forme de dépression réactionnelle. Et si celle-ci n’est pas traitée en tant que telle, elle finit, dans une sorte de cercle vicieux, par aggraver les troubles cognitifs, lesquels aggravent la dépression, et ainsi de suite. Une dépression non traitée chez une personne âgée qui commence à perdre ses moyens cognitifs précipite l’apparition des difficultés comportementales et psychiatriques associées à la maladie d’Alzheimer. En revanche, si l’on traite cette dépression en tant que telle, on a des chances de mieux vivre le développement de la maladie d’Alzheimer. Ce qu’il y a de déroutant dans le cas de la maladie d’Alzheimer, c’est que deux formes d’aveuglement peuvent se produire : on diagnostique une dépression, ne voyant pas que les troubles dépressifs cachent une maladie d’Alzheimer ; ou alors on diagnostique la maladie d’Alzheimer, sans se préoccuper de la dépression !

Dépression et société

La dépression chez les personnes âgées peut également être provoquée par des causes que l’on peut considérer comme psycho-sociales. Le deuil, sous plusieurs de ses formes – deuil du conjoint, d’un enfant, des amis d’enfance, plusieurs deuils successifs – peut conduire à une dépression réactionnelle que l’on a trop souvent tendance à négliger, considérant qu’elle est normale, qu’elle est « dans l’ordre des choses ». Le chagrin consécutif à un deuil est normal, mais s’il prend des proportions inhabituelles, dans la durée comme dans l’intensité, on a peut-être affaire à une véritable dépression (deuil pathologique).

D’autres facteurs sociaux : la pauvreté, la solitude, la mise à l’écart par les jeunes générations, mais aussi le rythme de la vie moderne, la difficulté à suivre les progrès techniques (qu’on pense à tous les moyens de paiement électroniques, aux appareils compliqués dans les moyens de transport, les parkings…), tout cela peut peser lourdement sur le psychisme des personnes âgées, leur rappeler douloureusement qu’ils sont « dans la dernière ligne droite ». Là encore, on peut comprendre que toutes ces difficultés peuvent jeter une personne âgée dans une forme de désarroi, mais si celui-ci prend des allures disproportionnées, il doit être pris au sérieux.

Enfin, et ce n’est certainement pas la moindre explication des dépressions de l’âge avancé, le passage à la retraite est souvent à l’origine de troubles dépressifs plus ou moins affirmés. Combien de retraités ai-je entendus me raconter comment ils continuaient à être actifs, à remplir leur temps de mille activités diverses et passionnantes, à s’occuper de leurs petits-enfants… et qui finissaient par m’avouer qu’ils ne s’expliquaient pas pourquoi ils se sentaient parfois « un peu patraques », avec des accès de déprime incompréhensibles. C’est que le départ à la retraite, le passage d’une activité ordonnée, encadrée et planifiée à un temps libre sans fin, à un loisir perpétuel provoque inévitablement une sensation de vacuité de l’existence, le sentiment diffus d’avoir perdu sa capacité à être utile, à remplir une fonction, un rôle dans la société… Pour les uns, cette impression reste fugace, passagère, elle est simplement le signe d’une certaine lucidité ; pour les autres, elle s’aggrave en une mélancolie persistante, une angoisse sourde ; elle finit par une véritable dépression. Elle peut aller, dans les cas les plus graves, jusqu’à un risque suicidaire.

Ce que l’on retiendra de ce tableau de la dépression chez les personnes âgées, c’est que les circonstances où elle se produit, les comportements et les réactions par lesquelles elle se manifeste n’ont rien de commun avec ce qui se passe dans les autres âges de la vie. Les manifestations de la dépression, chez les personnes âgées, sont mêlées à d’autres difficultés qui en brouillent les signaux, qui la dissimulent trop souvent aux yeux des proches et du corps médical. D’où la constatation scientifique que la dépression est sous-diagnostiquée et sous-traitée chez les personnes âgées. Dans les consultations chez le médecin de famille, 40 % des cas de dépression ne seraient pas diagnostiquées. Ce taux de non-reconnaissance de la dépression atteint 70 % chez la population des plus de huitante ans.

Nécessité du traitement

Je l’ai dit et répété : la dépression est une maladie et, en tant que telle, et quelles que soient les circonstances dans lesquelles elle apparaît, elle peut et doit être traitée. Depuis plus d’une cinquantaine d’année, les antidépresseurs ont fait leur preuve. Dès que le diagnostic a été posé, et grâce aux antidépresseurs, on obtient une évolution favorable après huit semaines de traitement. Huit autres semaines viendront consolider ce résultat et ouvrir la voie à un véritable rétablissement. Afin d’éviter une rechute, on évalue à une année la durée minimale du traitement d’une dépression. Ce qu’il est important de retenir ici, c’est que l’on peut guérir d’une dépression. Pour les personnes âgées, cette guérison leur permettra d’affronter beaucoup plus sereinement les autres bobos du grand âge.

Prévenir la dépression chez les personnes âgées

Notons d’emblée que la prédisposition à la dépression diffère d’une personne à l’autre. Certains d’entre nous, en raison de leur histoire personnelle, de facteurs traumatisants qui peuvent remonter à la petite enfance, de blessures restées entrouvertes, se révèlent plus fragiles devant les aléas de la vie ; d’autres, plus chanceux ou plus aguerris, résistent mieux aux épreuves.

Dans tous les cas, et à tous les âges, la meilleure manière de prévenir la chute dans la dépression est de ne pas hésiter à recourir à un accompagnement psychothérapeutique lors d’événements traumatisants qui peuvent survenir au cours de la vie. Un deuil difficile, une maladie grave, une tragédie familiale : ce sont autant de traumatismes qui peuvent conduire à une dépression. On pourra peut-être éviter la catastrophe en étant conscient de la gravité de l’épreuve que nous traversons et en se faisant accompagner sans tarder par un psychothérapeute.

D’une manière plus générale, la lutte contre l’âgisme est également susceptible d’alléger le poids des ans chez les personnes âgées : s’entendre traité de « vieux » à tout propos, se retrouver mis à l’écart par les jeunes générations, subir les regards condescendants, quand ils ne sont pas méprisants, des gens dans la rue, tout cela finit par peser lourdement sur le psychisme et aggraver les risques de dépression. Changer les mentalités par une meilleure information du public, par une initiation des enfants aux différents âges de la vie (une belle idée de cours pour les enseignants), par une multiplication des situations de coexistence des générations (je pense à ces garderies d’enfants ou ces écoles primaires qui voisinent avec des EMS), voilà une autre manière d’améliorer l’image que le vieillard se fait de lui-même, et par là de lutter contre les occasions de déprimer.