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Profession : retraité !

Il faut apprendre à rester serein au milieu
 de l’activité et à être vibrant de vie à la retraite.
Gandhi

Je n’ai jamais beaucoup aimé ces deux mots : « retraite » et « retraité ». Je leur trouve un petit air de défaite, de déroute, et même, si l’on prête l’oreille à l’écho qui se fait entendre dans une expression historique comme « la retraite de Russie », une allure de débâcle, de bérézina… Et si j’ouvre mon dictionnaire des synonymes, je trouve, parmi les équivalents proposés au mot « retraite » : recul, défaite, capitulation, fuite, abandon… Ce qui n’est pas très encourageant non plus. J’avoue pourtant que je n’ai pas réussi à trouver un terme plus satisfaisant, raison pour laquelle, faute de mieux, je continuerai à parler, dans ce Propos, de retraités !

Refuser le désœuvrement  

L’image des retraités dans le grand public n’est pas toujours plaisante, ni chaleureuse. On a même pu parler de « tsunami gris » pour évoquer la charge que les vieux représentent pour la société, leur lourde contribution au coût de la santé, et même, récemment, leur implication dans le désastre du Covid-19… Certes, cette mauvaise image est surtout le fait de ceux qui, jeunes et moins jeunes, par sottise, ignorance ou mauvaise foi, sont toujours prompts à trouver chez les autres des responsables à leurs problèmes. Il ne faut pas se cacher non plus que certains retraités eux-mêmes peuvent parfois contribuer, sans s’en rendre compte, à cette image médiocre de la vieillesse lorsque, adoptant systématiquement des attitudes passives, des comportements d’assistés, des opinions trop souvent passéistes, ils donnent pour ainsi dire raison aux « méchantes langues ».

Il s’agit de lutter contre cette image passive et dégradante de la vieillesse. La retraite n’est pas une défaite, ni une déroute, encore moins une débâcle. Elle peut être, elle doit être, au contraire, la chance d’une sorte de renaissance, d’un nouveau départ, une relance de la vie dans de multiples activités précieuses dans le monde d’aujourd’hui.

C’est ce que l’immense majorité des retraités ont compris : l’avancée en âge ne peut pas être vécue uniquement sous l’angle du farniente et des loisirs, comme si les retraités n’étaient plus capables de rien d’autre que de se reposer, de s’amuser, de se distraire et de consommer passivement des loisirs formatés à leur intention par des entreprises qui font leur beurre sur leur dos. Et cela est d’autant plus évident aujourd’hui que la durée de la retraite est au bas mot d’une vingtaine d’années.

Des activités de toute sorte

Les retraités peuvent apporter aux générations plus jeunes des trésors d’expérience, ils peuvent leur transmettre des savoirs, des connaissances, des compétences qui sans eux se perdraient peut-être, ils peuvent remplir auprès de leurs cadets les rôles irremplaçables du « vieux maître », du sage, du modèle. C’est en continuant à vivre pleinement dans le monde qui les entoure qu’ils contribueront à instaurer et à renforcer une coexistence harmonieuse des générations. Les activités, les engagements qui s’offrent aux retraités sont nombreux et variés.

Il y a bien sûr en premier lieu le rôle classique et indispensable des grands-parents non seulement ils gardent leurs petits-enfants, mais ils participent à leur éducation et à leur instruction d’une manière très différente de celle des parents. Les papis et les mamies sont pour leurs petits-enfants des témoins privilégiés du passé, les détenteurs d’une forme de mémoire singulière où les souvenirs et les histoires prennent des airs de contes de fées ; ils sont une version « aimable » de l’autorité parentale, etc. Et il ne faudrait pas oublier la manière dont, par leur gentillesse, leur affection, leur générosité, les grands-parents offrent à leurs petiots une image rassurante, attachante et familière de la vieillesse.

Il y a aussi tous ces personnages de retraités que chacun peut connaître dans son entourage : le « vieux bricoleur » toujours prêt à ressortir sa boîte à outils pour réparer un réveil-matin paresseux, un robinet qui fuit, une sonnette qui s’est tue ; le « vieux jardinier » dont la tondeuse à gazon piaffe d’impatience en attendant de venir faire un tour dans votre jardin, ou qui, devant votre haie hirsute, se propose aimablement de vous « arranger ça » ; l’« enseignante à la retraite » à qui vous confiez votre fils pour des cours d’appui en allemand ou en mathématiques ; votre voisine de palier, la « vieille couturière » qui se propose aimablement pour ajuster votre robe de soirée fétiche ou pour repriser le pantalon de votre mari ; sans oublier la « sage-femme indépendante et expérimentée » qui continue à accompagner les futures mamans ou celles qui viennent d’accoucher…

Il ne faudrait pas oublier non plus tous les retraités qui assument des activités de bénévolat dans des associations, des œuvres sociales, des sociétés, des clubs… Activités à double bénéfice, puisqu’en même temps qu’elles apportent une aide précieuse à des collectivités, elles constituent, pour le bénévole lui-même, une source de satisfaction et d’équilibre importante, parfois essentielle.

Léonard Gianadda, 85 ans.

Il y a enfin tous ceux qui ne prennent jamais de retraite : les artistes et créateurs qui continuent à travailler parce que le sens de leur vie tient à leur capacité de réaliser de nouvelles œuvres, encore et toujours ; tous ces indépendants – commerçants, artisans, paysans, professions libérales – qui souvent poursuivent leurs activités professionnelles largement au-delà de l’âge de la retraite ; ces entrepreneurs qui semblent puiser leur énergie à continuer, jusqu’à un âge avancé, à conduire l’entreprise qu’ils ont créée et développée – je pense à des Hayek (Swatch), des Kamprad (Ikéa), des Giannada (Fondation Pierre Giannada), des Coco Chanel…

André Trigano, 94 ans, maire de Pamiers.

J’ai eu l’occasion d’évoquer dans un précédent Propos l’admirable Dr Christian Chenay, ce médecin français qui reçoit encore des patients à l’âge de cent ans. Et que dire d’André Trigano, ce maire d’une commune de France qui a administré ses concitoyens jusqu’à l’âge de 94 ans ? Et tant d’autres…

Louer un retraité

Mais à côté de toutes ces activités traditionnelles, notre époque est en train d’inventer pour les retraités de nouvelles perspectives. Ainsi, depuis quelque temps, les retraités peuvent trouver, sur des plateformes Internet, de nouvelles possibilités de faire valoir leurs compétences et leur expérience. Tout se passe comme si, loin de la politique des entreprises, et même de nos administrations publiques, qui tend de plus en plus à mettre à l’écart – au rancart – les travailleurs « âgés », parfois dès 45-50 ans, une nouvelle tendance se dessinait en sens inverse, celle de faire revenir les anciens sur le marché du travail où ils pourront se sentir utiles, voire même indispensables, en épaulant, conseillant, encadrant des jeunes collègues. On leur donne parfois le titre de « coach senior ».

La première de ces plateformes est née en Suisse allemande, sous l’appellation « Rent a Rentner » (que nous traduirons simplement par : « Louer un Retraité ») : www.rentarentner.ch. À la même adresse, une version française est maintenant disponible pour la Suisse romande. Grâce à ce site, il est possible à un retraité de mettre ses compétences, son expérience, son savoir-faire, ou tout simplement son temps, à disposition du public qui pourra louer ses services à des tarifs avantageux (de 10 à 80 FRS). Selon les cas, le retraité peut également choisir d’intervenir bénévolement.

Peter et Sarah Hiltebrand

Ce site a été créé en 2009 par Peter Hiltebrand, électricien et chef d’entreprise retraité, et par sa fille, Sarah Hiltebrand. « Rent a Rentner » n’a pas tardé à trouver son public, autant parmi les retraités désireux de proposer leurs services que dans le public demandeur. Et la version francophone suit avec succès le chemin ouvert par sa consœur germanophone. Si l’on en croit son slogan, cette plateforme s’adresse aux « Vieux sacs et vieilles boîtes », ce qui est une manière bien sympathique, pour l’équipe qui anime ce site Internet, de ne pas trop se prendre au sérieux. Un sens de l’humour et de l’autodérision qui n’a pas empêché cette plateforme de décrocher le « Prix SilverEco & Aging Well International 2019 » à Tokyo, une récompense qui est attribuée à la meilleure initiative en faveur de l’économie du troisième âge. Depuis quelque temps, la plateforme est disponible sous la forme d’une application pour téléphone mobile et tablette : « RentnerFinder ».

Une autre initiative du même genre me semble également intéressante ; c’est celle que développe le site Internet « Innovage ». Cette plateforme définit ainsi ses objectifs : « Innovage allie l’âge à l’innovation. Dix réseaux de l’association mettent bénévolement l’expérience et le savoir-faire de leurs membres au service de projets d’utilité publique dans toute la Suisse. » À la différence de « Rent a Rentner », qui s’adresse à tous les retraités, quels que soient leur niveau et leur type de compétence – cela peut aller d’un petit bricolage à des conseils de jardinage, d’un transport en voiture à une garde d’enfants… –, « Innovage » recherche en priorité des personnes en possession d’un très bon niveau de formation – ingénieur, juriste, informaticien, économiste, psychologue –. Cette plateforme accompagne 7 à 8 projets d’utilité publique par année.

Une entreprise américaine exemplaire

L’histoire que je vais vous raconter maintenant est sans doute unique au monde. Imaginez une petite ville américaine (dans l’état du Massachusetts) d’une trentaine de milliers d’habitants, Needham. Dans une des rues principales, un bâtiment en briques rouges avec, au-dessus de la porte d’entrée, une enseigne : VITA NEEDLE. Il s’agit d’une fabrique de seringues réutilisables, une entreprise dirigée depuis trois générations par la famille Hartman. Dans cette compagnie, on engage les salariés à vie ! Pour les employés, il n’y a pas d’âge de la retraite, ils peuvent travailler aussi longtemps que cela leur plaît et s’en aller quand ils en ont envie. Et si la main-d’œuvre vient à manquer, l’entreprise passe une annonce dans le journal et l’on voit se présenter à l’embauche des retraités, et parmi ceux-ci quelques-uns qui ont largement dépassé la huitantaine. Chez VITA NEEDLE, la moyenne d’âge du personnel est de 74 ans !

Un réalisateur allemand, Bertram Verhaag, a réalisé un très beau et très émouvant film documentaire sur cette entreprise familiale. J’ai retenu à votre intention les témoignages de quelques-uns des employés.

John, 84 ans. Je travaillais dans une autre entreprise, où j’ai pris ma retraite à 69 ans. Et aujourd’hui, ça fait 15 ans que je travaille ici. La retraite, ça ne me convenait pas ; j’ai commencé à travailler à mi-temps, et maintenant je suis à plein temps. Je vais sur mes 85 ans. Eh oui, je ne sais pas où sont passées toutes ces années, mais elles ont bel et bien passé !

Mary, 83 ans. Cela fera deux ans que je travaille ici. Mon collègue, Fred, m’a fait apprendre à l’ordinateur tout un tas de choses que je ne connaissais pas. J’ai appris à me servir d’un tableur, à faire des devis ; je trouve ça bien, ça me permet de conserver toutes mes facultés, d’apprendre de nouvelles choses.

Certains employés ont exercé des fonctions importantes, comme Joe, qui était mathématicien. Aujourd’hui, il a 78 ans. J’ai un diplôme de mathématiques. Ici, je suis un ouvrier, on est tous ouvriers, il n’y a pas de hiérarchie et on fait tous ce qu’on peut avec nos moyens respectifs. Ceux qui peuvent employer leurs connaissances le font, et ceux qui ne le peuvent pas font autre chose.

Ann a 73 ans. À nos âges, je pense qu’on travaille mieux, on est plus loyaux envers l’entreprise. Dans notre pays, les anciens n’ont pas droit à beaucoup de considération. Ici, au moins, on a tous le même âge, on peut parler de nos petits soucis, ça fait du bien d’être ici et de pouvoir parler des choses qui nous concernent tout en faisant marcher l’usine. 

Rosa est la doyenne des employés, elle avait 96 ans lorsque le documentaire a été réalisé. Elle s’exprime devant la caméra sans aucune hésitation, tout en mangeant sa banane quotidienne (« c’est le secret de ma santé », déclare-t-elle) : Certains jours, on a envie de travailler vite, et d’autres, on a envie de prendre son temps… On n’est pas obligé de faire la même chose toute la journée… Je travaille ici depuis onze ans. Quand j’ai pris ma retraite, je suis d’abord allée m’installer au bord de la mer, mais ça ne m’a pas plu. Alors je suis revenue. Ici, on apprend des choses, et même si je suis vieille, je m’en fiche. Ce qui compte, c’est de continuer à apprendre. Tant que je pourrai grimper les escaliers, je continuerai à venir travailler ici. Je conduis depuis l’âge de 16 ans, j’ai 96 ans et mon permis est encore valable deux ans, je ne sais pas si j’arriverai jusqu’au bout… Aux dernières nouvelles, Rosa vient de fêter ses 100 ans et elle travaille toujours dans l’entreprise !

Il y a enfin Howard, 73 ans. C’est lui qui porte peut-être la réflexion la plus poussée sur l’entreprise. Prendre sa retraite à 65 ans, ce n’est pas bon. L’idéal serait d’arrêter de travailler 40 heures à une époque donnée de sa vie et de ne plus travailler que 30 heures, ou 20 heures, ou de travailler 3 ou 4 jours par semaine. Ce serait bien si les entreprises mettaient un système comme ça en place. Tout le monde se porterait mieux et serait plus heureux. Et si on ne veut plus travailler, on n’est pas obligé… J’ai l’impression qu’en travaillant ici, je tiens la mort à distance. Si je restais à la maison, je suis sûr que je mourais dans l’année, ou même plus tôt. Ici, je m’amuse, je me fais un peu d’argent, je me sens utile et je travaille avec des gens sympathiques. Alors, tant que je pourrai monter ces escaliers, je continuerai. C’est pareil pour Rosa (la dame de 96 ans évoquée plus haut), si elle ne pouvait plus venir travailler, je suis sûr qu’elle mourrait peu de temps après. Avec le temps, je suis devenu très proche d’elle. Je ferais tout pour qu’elle puisse continuer de travailler, parce que c’est très important pour elle. C’est la même chose pour tous, s’ils ne venaient pas ici, ils mourraient probablement dans les 6 mois, parce qu’à part venir ici, ils n’ont pas de raison de vivre. Alors autant plier bagages et au revoir, vous comprenez… C’est en grande partie pour cela qu’on travaille ici, pour sentir que l’on a encore un rôle à jouer, que l’on est utile aux autres…

Finalement, c’est le patron qui met en évidence le seul point noir de son entreprise : L’inconvénient d’avoir une main-d’œuvre âgée, c’est que le temps finit toujours par nous rattraper et qu’on perd des gens. Marion est morte d’une crise cardiaque il y a deux semaines, elle avait 89 ans. Elle nous a quittés un dimanche, mais elle travaillait encore le vendredi d’avant. C’est triste, mais cela fait partie de cette entreprise…

Deux de nos témoins ont évoqué un mystérieux escalier. C’est l’escalier de dix-neuf marches, assez raide, qui conduit aux ateliers, au premier étage de l’immeuble. Lorsqu’on demande au patron s’il a l’intention d’installer un jour un ascenseur, il répond : Pas tant que je dirigerai cette entreprise. Cet escalier nous permet d’établir une sorte de bilan de santé permanent de nos employés. Aussi longtemps qu’ils arrivent à le monter le matin et à le descendre après le travail, ils ont leur place dans l’entreprise. Mais je dois avouer que certains employés se font un peu aider par un collègue pour le gravir ; je fais celui qui n’a rien vu…

Ce qui me plaît dans cette histoire, ce n’est pas l’aspect économique, même si l’entreprise est très bien cotée en bourse, mais c’est la volonté inflexible de ces patrons de continuer à faire confiance à ceux qui sont restés fidèles à l’entreprise pendant de longues années, de leur donner la chance de choisir le moment où ils auront envie de partir à la retraite… Rêvons un peu ! Imaginons que quelques entreprises suisses ouvrent leurs portes aux retraités, que leurs patrons accueillent les petits vieux avec la même ouverture d’esprit, la même bienveillance, et la même intelligence du cœur – qui n’est pas toujours incompatible avec l’intelligence économique – que la famille Hartman, je ne doute pas un instant que cela permettrait d’éviter, entre autres maux, le grand nombre des dépressions consécutives à la retraite…

Deux fictions instructives  

On le sait, les films et les séries télévisées ont de plus en plus tendance à mettre en scène des personnages toujours plus jeunes, plus fringants, parfois jusqu’à l’invraisemblance. Combien d’inspectrices expérimentées, de commissaires chevronnés incarnés dans des séries policières par des actrices et des acteurs à peine sortis de l’adolescence et auxquels on ne croit pas un instant ? Deux exemples pourtant me viennent à l’esprit, qui proposent un éloge et une défense du retraité actif tout à fait réjouissants et à contre-courant de l’âgisme ambiant.

Je pense d’abord au film de Nancy Meyers réalisé en 2015, avec Robert de Niro (72 ans) dans le rôle principal : Le Nouveau stagiaire. Le film commence par une scène désopilante, où l’on observe un groupe de retraités en train de participer à une séance de Tai-chi en plein air ; parmi ces petits vieux : Robert de Niro (Ben), l’air ailleurs, s’efforçant de respirer et de se mouvoir selon les consignes de l’animatrice. Et l’on découvre les pensées de Ben, qui s’adresse à nous en voix off, dans une sorte de monologue très réussi :

Freud disait : « Aimer et travailler, travailler et aimer, il n’y a que ça ! » J’ai septante ans. Je suis à la retraite et ma femme est morte ; comme vous pouvez l’imaginer, j’ai pas mal de temps libre. Ma femme est partie depuis trois ans et demi, elle me manque à chaque instant. La retraite exige de déployer des trésors de créativité. Au début, j’ai apprécié cette liberté, j’ai voyagé dans le monde entier ; le problème, c’est que dès que je rentrais chez moi, mon inutilité me crevait les yeux. J’ai compris que la solution, c’était de rester en mouvement. Se lever, quitter la maison, aller quelque part, n’importe où… Qu’il neige ou qu’il vente, je suis chaque matin dans mon café pour lire le journal à 7h15. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me donne l’impression de faire partie de quelque chose. Comment je passe le reste du temps ? Je vais vous le dire : golf, bouquin, cinéma, parties de cartes… J’ai essayé le yoga, j’ai appris à cuisiner, j’ai acheté des plantes, j’ai pris des cours de mandarin… Vous pouvez me croire, j’ai vraiment tout essayé. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas malheureux, bien au contraire, mais je sais qu’il y a un manque dans ma vie, que j’ai besoin de combler, au plus vite.

Un jour, Ben tombe sur une petite annonce épinglée sur un panneau public : une start-up de vente de vêtements en ligne – dont tous les employés sont très jeunes – recherche un « stagiaire senior ». Ben saute sur l’occasion ; il enregistre une petite vidéo de présentation qu’il envoie à l’entreprise :

« Alors me voilà ! Je postule pour être un de vos stagiaires parce que plus je réfléchis à cette idée, plus je trouve qu’elle est fantastique. J’adore l’idée d’avoir un rendez-vous quotidien, je veux du relationnel, je veux de la passion, je veux être stimulé, défié, et aussi sans doute qu’on ait besoin de moi. Côté technologie, je ne suis pas encore une as et pour savoir ce qu’est une clé USB, j’ai dû appeler mon petit-fils de neuf ans. Mais j’y arriverai, j’aime apprendre. Je voulais que vous sachiez aussi que j’ai travaillé en entreprise toute ma vie. Je suis dévoué, on peut me faire confiance et je sais gérer les crises. J’ai lu que les musiciens ne prennent pas leur retraite, il s’arrête quand il n’y a plus de musique en eux. Moi, j’ai encore de la musique en moi, je suis absolument formel sur ce point. »  

Tout le film va nous montrer, sur un mode résolument humoristique, l’importance, le rôle irremplaçable de l’expérience, du savoir-faire, des « méthodes à l’ancienne » au sein d’une équipe constituée uniquement de jeunes surdoués, tous à la pointe des nouvelles technologies, mais complètement ignorants de la dimension humaine de toute entreprise. On reste dans une comédie à l’américaine, avec son happy end bourré de bons sentiments, mais le film aborde avec drôlerie et pertinence toute une série de questions touchant au monde des retraités : quel équilibre trouver entre loisirs et travail, entre passivité et activité, entre solitude et engagement… ?

Mon deuxième exemple est une série télévisée française. Elle met en scène un juge à la retraite qui vient épauler dans ses enquêtes une jeune inspectrice de police. Il ne manque jamais une occasion de la faire profiter de son expérience, de sa connaissance de l’âme humaine, de lui rappeler la nécessité de la patience, de la maîtrise de ses émotions, etc.… Peu à peu se noue entre le vieux juge et la jeune inspectrice une relation de respect et d’amitié, chacun trouvant chez l’autre de quoi progresser et s’enrichir. Le personnage du juge Antoine Mongeville est interprété par Francis Perrin (72 ans lui aussi).

J’ai aimé, dans les épisodes de cette série, l’idée des auteurs et des réalisateurs de donner un premier rôle à une personne âgée, à un retraité qui, par ses répliques, par son attitude, par ses conseils, donne une image positive, valorisante, de la retraite, mais aussi de la vieillesse. Hélas, l’audace des auteurs a rapidement été refroidie par les producteurs qui, craignant de contrarier la pensée politiquement correcte partout dominante aujourd’hui, ont décidé de mettre fin à cette série. Vous pensez : notre juge est un blanc, il est à la retraite, il est cultivé, il parle une langue française parfaitement maîtrisée, il s’habille avec élégance, il aime la musique classique, l’opéra, l’ornithologie et la bonne cuisine ; c’en était trop pour les responsables de la chaîne télé qui craignaient sans doute qu’on ne les accuse de racisme, d’élitisme, d’anti-féminisme, d’anti-véganisme, d’anti-multiculturalisme, et de dieu sait quoi d’autre… Il n’empêche, ce juge à la retraite donnait une image bien sympathique de l’âge avancé, de ses ressources, mais aussi de ce qu’il peut retirer, à son tour, de la collaboration avec les jeunes générations.

Ma conclusion

Il ne faut pas oublier que la notion de retraite est relativement récente ; l’AVS et la décision de fixer à 64/65 ans le moment de quitter son activité professionnelle datent de 1948, époque où l’espérance de vie moyenne était en Suisse de 67,3 ans. Donc on partait à la retraite avec l’espoir de vivre encore deux ou trois ans ; la question de savoir comment occuper ce temps libre ne se posait pas vraiment. Mais, et surtout depuis les années huitante, la donne a complètement changé ; aujourd’hui, l’homme ou la femme qui part à la retraite se retrouve avec un petit quart de siècle à vivre…

Cet allongement extraordinaire de la période de la retraite pose à chacun d’entre nous une question pressante : qu’allons-nous faire de toutes ces années ? Pour le moment, la réponse s’en tient à imaginer des occupations, des activités qui permettent de continuer à se sentir utile autour de soi ; en même temps,  on espère remplir son temps de manière satisfaisante afin d’éviter cette sensation de vide qui plonge beaucoup de retraités dans la dépression, et parfois dans la maladie.

Pour ma part, j’aurais une réponse plus radicale : d’un point de vue psychologique, le départ obligatoire à la retraite à 64/65 ans est à mon avis une aberration, car il ne tient aucun compte des situations individuelles extrêmement variables : pour certains, la pénibilité du travail, l’état de santé ou de fatigue psychiques et physiques, la lassitude devant des tâches monotones les inciteront à partir à la retraite le plus tôt possible ; pour d’autres, à l’inverse, l’envie de poursuivre leur activité, le sentiment d’être encore en pleine possession de leurs moyens, le désir de continuer à transmettre leurs connaissances et leur savoir-faire les pousseront à poursuivre leurs activités aussi longtemps que ces motivations seront là…

L’exemple de l’entreprise américaine dont j’ai parlé plus haut me semble excellent : cette grande liberté accordée aux employés qui peuvent réduire progressivement leur temps de travail et choisir sans contrainte le moment de partir à la retraite, ne peut avoir que des effets bénéfiques. Ce que j’aime dans la démarche de cette entreprise, c’est la confiance accordée à l’âge, le respect de l’expérience et de la fidélité, la gratitude à l’égard du travail effectué au long de tant d’années, une manière de ne pas considérer le travail seulement comme une marchandise, mais comme une dignité, le refus de la mise au rebut de la vieillesse.

Si cette flexibilité dans le choix du moment de partir à la retraite était mise en œuvre, je ne doute pas que disparaîtraient dans une grande mesure toutes ces frustrations qui pèsent sur les retraités, le sentiment d’être mis à l’écart, de devenir inutile, d’être à la charge des autres, mais aussi les dépressions et les maladies dont la cause est souvent à chercher dans le vide existentiel de l’homme ou de la femme condamnés désormais à « passer le temps ».