Textes

Sur la vieillesse, mes lectures m’ont permis de découvrir des textes qui m’ont tout simplement enchantée. Il s’agit le plus souvent de « morceaux choisis » que j’ai extraits d’un livre ou d’un article. Ils proviennent de toutes les époques et de toutes les langues. Ils m’ont touchée par leur accent de vérité, leur originalité, leur style, leur esprit ou leur humour. Et par le fait qu’ils apportent un agréable contre-point aux discours des spécialistes, certes instructifs, mais trop souvent et inutilement jargonneux… et sérieux. De nouveaux textes viendront s’ajouter, au fil de mes découvertes et de mes lectures.

Raymond Delley

Une place au soleil

Je connaissais la mère Dumoulin depuis longtemps. Lorsque j’avais ouvert mon cabinet de médecin de campagne dans la région, elle avait été l’une de mes premières patientes. À cette époque-là, bien qu’elle eût déjà largement passé la soixantaine, elle était encore fringante. Les travaux de la ferme, les soins de ses huit enfants, la vie avec un mari qui n’était pas toujours commode, tout cela l’avait maintenue alerte, dans son corps comme dans sa tête. Et lorsqu’elle passait à mon cabinet, ce qui se produisait en général une fois par année, à l’entrée de l’hiver, c’était pour se plaindre d’un mal de dos qui se rappelait à son souvenir avec l’arrivée des froidures. Je lui prescrivais une pommade et lui recommandais de se ménager, de penser à son âge, de laisser un peu travailler les jeunes ; il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire… Elle me regardait avec un petit sourire, l’air de se dire : « Me ménager ! Ce bon docteur, on voit bien qu’il n’a jamais vécu dans une ferme ! »

Et les années passèrent ainsi, chaque début de novembre ramenant la mère Dumoulin dans mon cabinet, fidèle messagère annonçant la venue prochaine de l’hiver et de ses frimas.

* * *

Un jour pourtant, bien des années plus tard, son fils appela le cabinet pour me demander de passer voir sa mère à la ferme. Durant toute ma carrière de médecin de campagne, j’avais gardé l’habitude d’effectuer des visites à domicile, pour mes patients âgés ou ceux qui étaient trop malades pour pouvoir se déplacer. Je faisais ces visites le mardi et le jeudi après-midi. Je répondis donc que je passerais le lendemain, qui était un mardi.

Cet après-midi-là, j’avais trois malades à voir : un instituteur à la retraite qui perdait doucement la boule et espérait que je pourrais lui rendre un peu de sa mémoire qui, me disait-il, « s’effilochait comme une vieille serpillière » ; la femme du notaire, bientôt centenaire, et qui, à l’approche de son anniversaire, s’inquiétait soudain qu’un méchant rhume l’empêchât d’atteindre la glorieuse ligne d’arrivée de ses cent ans. Je décidai de commencer ma tournée par la mère Dumoulin. Je l’avais encore aperçue le dimanche matin, qui sortait de l’église après la messe ; je n’avais rien remarqué de spécial, elle marchait en donnant le bras à son grand fils, comme d’habitude. J’étais curieux de savoir ce qui s’était passé depuis.

Arrivé à la ferme, je rangeai ma voiture entre un tracteur géant et le tas de fumier. C’était une grande ferme, bien entretenue, avec un large toit dont les pans descendaient presque jusqu’au sol. Un gros chien assoupi devant sa niche, la tête reposant sur ses pattes, souleva un instant ses lourdes paupières à mon arrivée ; un peu plus loin, des enfants jouaient dans le pré, courant autour d’un vieux chêne en poussant des cris de Sioux ; une dizaine de poules arpentaient la cour en caquetant, elles s’enfuirent à toutes pattes lorsque je claquai la portière de la voiture.

La porte de la ferme était grande ouverte et laissait deviner un long corridor obscur. Je frappai et, après un bruit de chaise qu’on déplaçait, de chaussures qui raclaient le sol, une porte s’ouvrit dans le noir, d’où émergea la lourde silhouette d’un paysan rajustant sa casquette sur un crâne chauve. C’était le fils Dumoulin, que j’avais eu l’occasion d’ausculter à deux ou trois reprises dans mon cabinet : un patient récalcitrant à la médecine et aux médicaments… Nous échangeâmes quelques mots et il me conduisit à « la chambre du fond », où sa mère était alitée. C’était une petite pièce qu’une fenêtre étroite donnant sur la prairie éclairait faiblement. On avait dû y reléguer la vieille dame lorsque le grand fils avait repris la ferme et qu’il s’était marié. Le père Dumoulin était mort il y avait bien longtemps, tombé du haut de l’échelle sur laquelle il avait grimpé pour cueillir des cerises. Je m’approchai du lit et saluai la malade, en vieilles connaissances que nous étions :

– Alors, mère Dumoulin, qu’est-ce que vous nous faites aujourd’hui ?

Elle restait muette. Je lui demandai où elle avait mal, elle gardait le silence, mais du regard, qu’elle accompagnait de clignements d’yeux et de mimiques à mon intention, elle me désignait son fils. Je compris qu’elle voulait qu’il sorte, ce qu’il fit dès que je l’en priai.

La mère Dumoulin avait beaucoup perdu de sa vaillance. Son visage était amaigri, ses cheveux s’étaient raréfiés et elle avait ce regard des vieux où il semble que chaque jour la lumière de la vie perde un peu de son éclat, comme s’éteint lentement la flamme d’une chandelle. Me remémorant le temps où je l’avais vue pour la première fois, je comptai qu’elle devait avoir largement dépassé les quatre-vingts ans. Elle me fit signe de m’approcher ; je déposai ma trousse sur le tapis et je m’assis sur le bord du lit. Elle me saisit une main, m’attira vers elle et, approchant sa bouche de mon oreille, elle chuchota :

– Docteur, vous devez faire quelque chose pour moi, je ne veux pas mourir.
– Il n’est pas question de mourir. D’où vous vient cette idée ?
– Je ne dirai rien pour le moment, mais je ne peux pas mourir maintenant. Il faut me guérir !

Cette insistance me surprit ; je ne voyais rien dans l’état de la vieille dame qui laissât augurer le pire. Elle s’était assise dans le lit, avait pris mes mains qu’elle secouait énergiquement. Je l’auscultai, elle avait dû prendre froid et je diagnostiquai un début de bronchite, rien de grave. Je lui donnai un médicament, lui recommandai de rester couchée et lui promis de revenir la semaine suivante. Ce que je fis, mais elle était déjà retournée à ses poules et à ses cochons, et me cria du fond de la cour – elle était en train de verser un seau de nourriture dans le parc aux cochons – que tout allait bien, que le bon dieu lui avait rendu ses forces et que ce n’était pas encore pour cette fois…

* * *

Quelques mois plus tard, ce devait être en janvier, nouvel appel de son fils, nouvelle visite à domicile. Je trouve la mère Dumoulin dans son lit, la mine défaite, les cheveux en pagaille, le regard brillant. Même jeu que la première fois, regards en coin vers le fils, qui finit par quitter la pièce en claquant la porte. Je m’assieds sur le lit, lui prends la main ; elle approche son visage du mien :

– Docteur, je ne me sens pas bien, mais pas bien du tout. Je ne veux pas mourir, docteur, il faut me guérir. Vous comprenez, je ne peux pas mourir maintenant.
– Mais bien sûr que je vais vous guérir, ne vous agitez pas comme ça ! Mais auparavant, mère Dumoulin, j’aimerais que vous répondiez à une question : pourquoi est-ce que vous me dites que vous ne pouvez pas mourir maintenant ?
– Je vous le dirai une autre fois, je vous le promets ; mais c’est encore trop tôt.

Il était inutile d’insister. Je ne connaîtrais pas le fin mot de cette histoire aujourd’hui… Je l’auscultai ; ce n’était rien, une grippe qui courait la campagne. Je lui donnai un médicament et lui prodiguai les conseils d’usage. Je rangeai mes affaires dans ma trousse, me levai pour sortir. Avant de quitter la pièce, je me retournai ; elle reposait, la tête douillettement appuyée contre les coussins, une main posée sur la couverture et l’autre tenant entre ses doigts la petite croix attachée autour de son cou par une chaînette d’or ; elle avait les yeux clos : elle dormait.

En m’éloignant de la ferme, et tandis que j’essayais d’éviter les fondrières qui creusaient le chemin et les paquets de neige que le vent avait chassés sur la route, je ruminais les raisons pour lesquelles la mère Dumoulin « ne pouvait pas mourir maintenant ». J’eus beau envisager toutes les hypothèses, imaginer toutes sortes d’explications, aucune ne me parut convaincante. Le mystère demeurait entier. Mais j’étais bien décidé, la fois suivante, à connaître la clé de cette énigme qui commençait à m’agacer…

* * *

Je n’eus pas à attendre longtemps. La semaine de Pâques, son fils me téléphona pour une nouvelle visite. Lorsque je me fus assis sur le bord du lit et que j’eus pris la main de la vieille, elle me fixa de son regard impénétrable :

– Docteur, je ne veux pas mourir, ce n’est pas encore le moment, vous devez me garder en vie. Je ne peux pas mourir maintenant, pas encore…

Je la regardai d’un air sévère :

– Mère Dumoulin, cela commence à suffire ! Je ne ferai rien tant que vous ne m’aurez pas expliqué pourquoi, depuis quelque temps, vous avez tellement peur de mourir. Je vous connais depuis longtemps, vous êtes une personne plutôt raisonnable, alors pourquoi maintenant cette peur de la mort ?
– Je ne peux pas encore vous le dire, docteur, mais si les choses tournent comme je pense, je crois que je pourrai tout vous expliquer la prochaine fois. Parole de mère Dumoulin !

Je cédai et l’auscultai. Encore une fois, ce n’était pas grand-chose, un de ces pépins de santé pour lesquels jamais auparavant elle n’aurait eu l’idée de venir consulter. Je fis ce qu’il fallait et, au moment où je quittais la chambre, elle me cria :

– Merci docteur ! Et après un bref instant de silence, elle ajouta :
– Bien le bonjour chez vous !

Je me retournai ; la vieille me regardait avec dans l’œil je ne sais quoi de malicieux…

* * *

L’été passa sans nouvelles de la mère Dumoulin. Mais au début du mois de novembre, par un petit matin frisquet, j’eus la surprise de trouver la vieille dame dans ma salle d’attente. Elle était venue avec son fils, qui l’attendait dans la voiture. Je l’invitai à passer dans mon cabinet. Elle se leva avec difficulté, elle marchait avec peine, elle passa près de moi sans me regarder, entra dans mon cabinet et se laissa tomber sur la chaise en soupirant. J’eus comme l’impression qu’elle exagérait un peu la gravité de son état. Il y avait quelque chose dans son regard, dans son sourire, qui démentait les allures de moribonde qu’elle cherchait à se donner.

– Alors, nous sommes en novembre, c’est votre dos qui vous fait encore souffrir ?
– Oui, docteur. Mais ça m’est égal ; maintenant, je peux mourir.
– Qu’est-ce qui vous arrive, mère Dumoulin ? Vous n’avez pas cessé de me dire que vous ne vouliez pas mourir, et maintenant cela vous est égal !
– Vous comprenez, docteur, au cimetière, le coin à l’ombre derrière l’église, eh bien il est complet ! La prochaine tombe sera de l’autre côté, orientée au soleil. Maintenant, je peux mourir, je serai bien…

 

Jean-François Duval

La  médaille de  l’instant

Je me réjouis beaucoup d’être très vieux. Cela permet d’accomplir un rêve qui nous poursuit notre vie durant : vivre enfin dans l’instant présent !

Je le vérifie à chaque fois que je rends visite à ma mère dans son établissement pour personnes âgées.

L’autre jour, je tournais avec elle les pages d’un catalogue de vente de chaussures par correspondance. L’hiver approche, et qui affronterait l’hiver sans être bien chaussé ? Ce catalogue ouvert devant nous sur la table de la cafétéria concentrait donc toute notre attention. Voilà au moins cinquante modèles sous nos yeux ! On se réjouit : n’est-il pas tout aussi intéressant de choisir entre différents modèles de chaussures qu’entre une Lamborghini et une Ferrari ? On trace une croix ici, on corne une page là.

Certaines chaussures ferment à l’aide d’une bande Velcro.

– Mais cela n’évoque-t-il pas trop des pantoufles ? me dit ma mère, en passant rapidement à la page suivante.

Systématiquement, elle tombe en arrêt admiratif devant les modèles pourvus de lacets. On ose une réserve :

– Oui, c’est très joli, mais tu oublies qu’il y a des lacets… Est-ce que tu arriveras à les mettre toute seule, des chaussures comme celles-là ?

– Ah oui, c’est juste ! murmure-t-elle, comme rappelée à l’ordre, car on a déjà évoqué le problème plusieurs fois dans le quart d’heure précédent.

Elle a passé quatre-vingt-dix ans et sa mémoire immédiate la trahit de plus en plus – comme c’est le cas pour beaucoup de gens de son âge. Quand on s’étonne et qu’on leur fait remarquer : « Comment, tu ne te souviens plus qu’on t’a déjà rendu visite hier ? », ça les énerve, les vieilles personnes, ça les met de mauvaise humeur, ou alors elles ouvrent de grands yeux : « Tu es venu hier ? Ne me dis pas ça, je ne m’en souviens pas… vraiment, c’est la tête… ma tête qui va plus. »

Mais non, ce n’est pas la tête qui ne vas plus. C’est la tête qui fait son boulot : elle oublie, elle s’épure, elle devient de plus en plus capable d’être attentive à l’instant présent. À huit heures du soir, fatiguée, ma mère ne sait plus à quoi les animatrices l’on occupée pendant la journée, elle et les autres pensionnaires (jeu de loto ? mobilité ? groupe échange ? atelier pâtisserie ? film vu en commun ? autres activités ?).

Même les souvenirs du temps jadis, les mieux ancrés, faiblissent, pâlissent, s’estompent. Il faut parfois en raviver les couleurs : moments de bonheur par exemple que les vieux films de famille super-huit reconvertis en DVD que je lui passe dans sa chambre, sur un lecteur branché au poste de télévision.

Je le répète : ma vieille mère a toute sa tête ! Rien à voir avec l’Alzheimer. C’est simplement la nature qui fait son travail. À cet âge, on entre dans une nouvelle planète, qui s’appelle la planète Présent. On y apprécie des choses infimes et menues : un mot ou un geste gentils, l’apparition inattendue d’un visage aimé qui se glisse dans la chambre, une plaisanterie de l’aide-soignante, la course d’un écureuil sur une branche derrière la fenêtre, la cuisine du chef qui fait vraiment des efforts, un verre de rouge à midi, le rayon de soleil qui se pointe dans l’après-midi, un biscuit chocolaté, un baiser sur la joue. Des petits riens.

À chaque âge, cependant, ses combats, fût-ce avec des lacets. Même quand on atteint un âge vénérable, la conquête de la planète Présent n’est pas toujours facile. Sacrées vieilles personnes ! Certaines ne comprennent pas qu’elles ont le présent dans la main et au lieu de l’accueillir, elles regardent encore vers le futur. Elles vous disent : « Depuis que je suis ici, je ne fais plus rien d’autre qu’attendre » (sous-entendu : leur propre fin).

Elles attendent que leur attente finisse. Au lieu d’accueillir ce qui est. Elles ne s’aperçoivent pas qu’elles ont franchi depuis quelque temps la ligne d’arrivée, qu’elles sont sur le podium, parvenues victorieuses au terme de la course. Elles laissent échapper de leurs doigts la médaille d’or enfin remportée, la médaille de l’instant.

Faudrait-il qu’elles s’en souviennent ?

Bref aperçu des âges de la vie
Michalon Éditeur (2017)

Bernard Pivot

Vieillir

Vieillir, c’est chiant. J’aurais pu dire : vieillir, c’est désolant, c’est insupportable, c’est douloureux, c’est horrible, c’est déprimant, c’est mortel. Mais j’ai préféré « chiant » parce que c’est un adjectif vigoureux qui ne fait pas triste.
 
Vieillir, c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça finira. Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance. On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant. On était bien dans sa peau. On se sentait conquérant. Invulnérable. La vie devant soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien. Même à soixante. Si, si, je vous assure, j’étais encore plein de muscles, de projets, de désirs, de flamme. Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps – mais quand – j’ai vu le regard des jeunes, des hommes et des femmes dans la force de l’âge qu’ils ne me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même à la marge. J’ai lu dans leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence à mon égard. Qu’ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais impitoyables. Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’apartheid de l’âge.
 
Le plus terrible est venu des dédicaces des écrivains, surtout des débutants. « Avec respect », « En hommage respectueux », Avec mes sentiments très respectueux ». Les salauds ! Ils croyaient probablement me faire plaisir en décapuchonnant leur stylo plein de respect ? Les cons ! Et du « cher Monsieur Pivot » long et solennel comme une citation à l’ordre des Arts et Lettres qui vous fiche dix ans de plus !
 
Un jour, dans le métro, c’était la première fois, une jeune fille s’est levée pour me donner sa place. J’ai failli la gifler. Puis la priant de se rasseoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment vieux, si je lui étais apparu fatigué. « Non, non, pas du tout, a-t-elle répondu, embarrassée. J’ai pensé que… » Moi aussitôt : «Vous pensiez que…? — Je pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait plaisir de vous asseoir. – Parce que j’ai les cheveux blancs ? – Non, c’est pas ça, je vous ai vu debout et comme vous êtes plus âgé que moi, ça été un réflexe, je me suis levée…– Je parais beaucoup, beaucoup plus âgé que vous ? –Non, oui, enfin un peu, mais ce n’est pas une question d’âge… –Une question de quoi, alors ? – Je ne sais pas, une question de politesse, enfin je crois…» J’ai arrêté de la taquiner, je l’ai remerciée de son geste généreux et l’ai accompagnée à la station où elle descendait pour lui offrir un verre.
 
Lutter contre le vieillissement c’est, dans la mesure du possible, ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux livres, ni à la gourmandise, ni à l’amour, ni à la sexualité, ni au rêve. Rêver, c’est se souvenir tant qu’à faire, des heures exquises. C’est penser aux jolis rendez-vous qui nous attendent. C’est laisser son esprit vagabonder entre le désir et l’utopie. La musique est un puissant excitant du rêve. La musique est une drogue douce. J’aimerais mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’adagio du Concerto no 23 en la majeur de Mozart, soit, du même, l’andante de son Concerto no 21 en ut majeur, musiques au bout desquelles se révéleront à mes yeux pas même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà.
 
Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés. Nous allons prendre notre temps. Avec l’âge le temps passe, soit trop vite, soit trop lentement. Nous ignorons à combien se monte encore notre capital. En années ? En mois ? En jours ? Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital. Mais comme un usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut jouir sans modération. Après nous, le déluge ? Non, Mozart.

Les Mots de ma vie,
Le Livre de poche, 2013.

La fameuse lettre de Ronald Reagan

Le 5 novembre 1994

Mes chers Compatriotes,

J’ai récemment été informé que, comme des millions d’Américains, je serai un jour frappé par la maladie d’Alzheimer.

En apprenant cette nouvelle, il  a fallu que nous décidions, Nancy et moi, si, comme citoyens privés, nous devions conserver cette information secrète ou bien s’il nous fallait la rendre publique.

Par le passé, Nancy fut victime d’un cancer du sein et j’ai moi même subi des opérations chirurgicales liées au cancer. Nous avions alors réalisé que notre transparence aidait à sensibiliser le public. Nous étions heureux  de voir que, par la suite, bien plus de gens se firent tester. Ils furent diagnostiqués à un stade encore remédiable et ont donc pu retrouver des vies paisibles et une  bonne santé.

Ainsi sentons-nous à présent qu’il est important de partager cela avec vous. En ouvrant nos cœurs, nous espérons pouvoir encourager une plus grande compréhension de cette condition. Peut-être cela permettra une meilleure connaissance des individus affectés et de leurs familles.

Pour le moment, je me porte très bien. J’ai l’intention de vivre le reste des années que Dieu m’a donné à vivre sur cette terre en faisant ce que j’ai toujours fait. Je vais continuer à partager le voyage de l’existence avec ma bien-aimée Nancy et ma famille. Je prévois de profiter des grands espaces et de rester en contact avec mes amis et mes supporters.

Malheureusement, plus la maladie d’Alzheimer progresse, plus la famille doit supporter un fardeau souvent très lourd. Mon seul souhait serait de trouver le moyen d’épargner à Nancy cette douloureuse expérience. Je suis sûr qu’avec votre aide elle affrontera cette situation avec foi et courage.

Pour finir, peuple américain, laissez-moi vous remercier de m’avoir octroyé le grand honneur de pouvoir vous servir comme Président. Lorsque le Seigneur m’appellera, quel que soit le moment, je professerai le plus grand amour pour notre patrie et un éternel optimisme pour son avenir.

Je commence à présent le voyage qui me guidera vers le couchant de mon existence. Je sais que pour l’Amérique l’aube sera toujours lumineuse à l’horizon.

Merci, mes amis. Que Dieu vous bénisse.

Sincèrement,

Ronald Reagan

Claude Luezior

Une dame au chapeau rouge. Dont le logis s’est encombré de mille livres au fil des années. Mille, dix mille constructions de philosophes, prières de mages, intrigues de romanciers, incantations d’hommes de théâtre, mots soigneusement embaumés de poètes. Une vraie bibliothèque d’Alexandrie cohabitant en belle intelligence avec force carafes, toiles de jeunes maîtres, bibelots en pagaille et souvenirs qui ont façonné son âme.

Le temps s’est usé au parapet de la vie.

Des livres, encore des livres… Toujours et encore des livres ! Amoncellements improbables de sentences, rimes en ballades, laves jamais éteintes, métaphores. Des livres par escouades, bataillons. Partout règne le burin : celui qui sculpte l’esprit, cisèle la mémoire. Le combat de toute une existence rugit en silence au coin de chaque table, guéridon ou étagère. L’arsenal de la pensée envahit la moindre parcelle de ses territoires.

En vérité, je vous le dis : la d’Artagnette a épousé la page.

Alors, la petite dame a pris son chapeau rouge et, sous un bras qui ne tremble pas, deux ou trois de ses livres si précieux. À chacun de ses pèlerinages hors les murs, à chacune de ses évasions, à chaque sortie vers le marché aux fleurs, la voilà qui essaime discrètement l’un ou l’autre de ces fameux ouvrages sur un banc d’amoureux ou la margelle d’une fontaine. On lui a certifié que seuls les écrans intéressent les rétines et que les poèmes ne sont plus que momies à l’abandon.

Non !

Jour après jour, elle dépose ses bouquins  usagés, crayonnés, soulignés. Comme une communion distribuée à l’inconnu du square.

L’histoire est véridique. Vous ne le croirez pas : les livres disparaissent, recueillis par des mains virtuelles. Même les félins de gouttière et les pigeons chapardant leurs miettes n’en reviennent pas.

Et voilà que la ville, en sa province tranquille, semble se nourrir de poèmes. Le vieil Hugo grommelle d’aise. Cocteau, Prévert, Kant et Mauriac ont désormais gagné des adresses nouvelles.

D’aucuns appellent cela partage. Une notion révolutionnaire inventée par des économistes de la toute dernière génération.

Là-bas, une petite dame au chapeau rouge et sa main qui confie un livre à un banc public.

Demain sera un jour de joie.

 © Claude Luezior
Fin des livres : faim de livres
(in : Buveur de rosée)

Cicéron

La vieillesse n’est honorée que dans la mesure où elle résiste, affirme sont droit, ne laisse personne lui voler son pouvoir et garde son emprise sur les siens jusqu’à son dernier souffle

J’aime découvrir de la verdeur chez le vieillard et des signes de la vieillesse chez l’adolescent. Celui qui comprendra cela vieillira peut-être dans son corps, jamais dans son esprit.

J’en connais beaucoup qui vivent leur vieillesse sans jérémiades, acceptent gaiment d’être libérés de la chair et sont respectés par leur entourage. C’est donc au caractère de chacun, et non à la vieillesse elle-même qu’il faut imputer toutes ces lamentations. Les vieillards intelligents, agréables et enjoués, supportent aisément la vieillesse, tandis que l’acrimonie, le naturel chagrin et la morosité sont fâcheux à tout âge.

Voilà, sur la vieillesse, tout ce que j’avais à vous dire. Je vous souhaite d’y parvenir pour vérifier, par vous-même, la justesse de mes paroles.

Jean-François Duval

On entend encore des gens dire qu’ils « partent à la retraite ». C’est un crime contre l’imagination. De surcroît, l’expression est tout à fait mensongère ; elle donne à croire qu’on se retire de la vie, qu’on cède du terrain, qu’on rentre de la campagne de Russie ou de Waterloo, elle rime avec défaite.

Pourquoi pareille expression se perpétue-t-elle au XXIe siècle ? Elle ne correspond plus à aucune réalité tangible. Elle avait droit de cité dans la seconde moitié du XXe siècle ; aujourd’hui, elle n’est plus de mise, jetons-là aux orties. C’est important car notre vision du réel elle-même est orientée par le vocabulaire dont nous usons.

En vérité, voici ce qui se passe : à un moment donné, par pure conformité sociale, le contrat qui lie employés et employeurs devient caduc. Pendant un certain nombre d’années vous avez placé une partie de votre revenu auprès d’une caisse, ce revenu a progressivement constitué un capital dont vous tirez une rente. Vous ne partez pas à la retraite, vous devenez « rentier » – une expression qui fleure bon le XIXe siècle, mais elle vous a des allures bourgeoises et elle convient mal quand le revenu est modeste ; tout le monde ne nourrit pas l’idéal des stoïciens de jadis qui, modulant leurs besoins et sachant jouir de peu, étaient capables de voir dans des miettes un joli magot.

Tout à l’heure mon ami Félix, avec lequel je prenais une bière, persistait à parler des « retraités ». Je me suis exclamé : « Ah non, c’est un peu court, jeune homme ! La « retraite » désormais n’est ni un pic, ni un cap, ni même une péninsule : c’est un continent, un nouveau monde ! » C’est une évidence : comme la mort ne donne plus signe de vie, la vieillesse peut s’étirer en d’interminables tirades.

À preuve que, depuis peu, plusieurs sortes de vieillesse ont fait leur apparition. Certaines ont les joues aussi roses que celles des nouveau-nés. Les sociologues les distinguent et les classifient comme suit : de 60 à 75 ans, de 75 à 90 ans, de 90 à 120 ans. D’autres feront leur apparition. Désormais, les « retraités » fraîchement émoulus sont surtout frais comme des gardons. Personne n’est occupé comme les 60 ans et plus. On ne sonne plus la retraite : on ouvre de nouveaux fronts de bataille. On ne se retire pas du tout, on fonce en avant. On reprend ses billes, on retrouve sa liberté.

Le vocabulaire est en retard. J’aimerais entendre des gens m’annoncer avec éclat : « J’embarque pour des horizons flamboyants ! Je vogue vers de nouveaux mondes ! Je ne baisse pas les bras, je retrousse mes manches ! » Ou encore : « Désormais me voici corsaire de la vie, flibustier du temps qui passe, harponneur du futur, voleur de flamme, défricheur de territoires vierges, chercheur de piste, pionnier en route vers le soleil couchant, phénix des parages ignorés, franc-tireur, aventurier à peine blanchi sous le harnois ! » Les « retraités » partiraient en retraite ? Ineptie ! Ce sont des Christophe Colomb, des conquistadors, avec leurs scouts et leurs éclaireurs. Désormais, nous serons tous des gérontonautes, chrononautes. L’avenir qui pointe n’aura rien d’un point final, ce sera une tirade très variée, qu’il nous appartiendra de décliner sur tous les tons.

Avec imagination, je vous prie.

« Les Harponneurs du futur »
Bref aperçu des âges de la vie. (2017)

Hermann Hesse

La vieillesse représente une étape de notre existence et, comme toutes les autres étapes, elle a son propre visage, une atmosphère et une ambiance spécifiques, ses joies et ses peines. Nous qui portons des cheveux blancs, nous sommes comme nos frères humains plus jeunes : nous avons une mission qui donne sens à notre vie. Celui qui se meurt, atteint d’un mal fatal, a lui aussi sa mission à remplir, a quelque chose d’important, d’indispensable à réaliser alors même qu’il est à peine capable de percevoir un appel venu d’ici-bas. Etre vieux représente une tâche aussi belle et sacrée que celle d’être jeune ou de se familiariser avec la mort. Mourir constitue par ailleurs un acte aussi important que les autres – à condition qu’il s’accomplisse dans le profond respect du sens et du caractère sacré de toute existence. Un homme âgé qui abhorre et craint la vieillesse, les cheveux blancs et la proximité de la mort, ne représente pas dignement l’étape de l’existence qu’il a atteinte, tout comme un jeune homme vigoureux qui déteste son métier, son travail quotidien et cherche à y échapper.

En résumé : pour accomplir sa destinée d’homme âgé et remplir convenablement sa mission, il faut accepter la vieillesse et tout ce qu’elle implique, il faut acquiescer à tout cela. Sans ce consentement, sans cette soumission à toutes les exigences de la nature, notre vie perd son sens et sa valeur et, que nous soyons jeunes ou vieux, nous commettons une trahison.

Vieillir dignement, avoir l’attitude ou la sagesse qui sied à chaque âge est un art difficile. Le plus souvent notre âme est en retard ou en avance sur notre corps, mais ces différences sont corrigées par les bouleversements que subit notre rapport intime à la réalité, par les tremblements et les angoisses qui nous agitent au plus profond de nous-mêmes lorsque surviennent dans notre existence un événement décisif, une maladie. Il me semble qu’on a alors le droit de se sentir et de demeurer petit face à cela, à l’instar des enfants pour qui les pleurs, la faiblesse constituent le meilleur moyen de retrouver un équilibre après un incident perturbant.

Eloge de la vieillesse

Dr Hoppeler
  1. Corrige ta vue défaillante avec des verres que le médecin te prescrira.
  2. Si ton ouïe baisse, ne te retranche pas de la société, ne te soustrais pas à tes amis tel un individu méfiant, renfrogné et timide, mais supporte courageusement ce désagrément que ton entourage tentera sans doute d’adoucir au possible.
  3. Le travail et le mouvement, ces deux piliers de la santé, ne les oublie pas dans la vieillesse. Ils stimulent l’activité cardiaque et le métabolisme, ouvrent l’appétit et chassent les idées noires. Certes, cela ne devra pas être un travail pénible !
  4. S’accorder suffisamment de repos est aussi important que s’activer. Fais-toi offrir un confortable fauteuil à Noël pour la sieste et veille à bien dormir la nuit.
  5. Compense la moindre production de chaleur de ton organisme en t’habillant plus chaudement et en rajoutant une bûche sur le feu.
  6. Sois aussi régulier que possible dans ton mode de vie.
  7. Soigne tes dents aussi bien qu’au jour de ta jeunesse. Une rangée de dents impeccables dans un noble visage marqué par l’âge – quoi de plus beau ? Et qu’importe si parmi ces dents il y a une « étrangère », ou même si toutes sont artificielles – ce qui compte, c’est l’hygiène et la bonne tenue de ta dentition.
  8. Modère-toi ! Un corps jeune a des forces en réserve. S’il arrive que le jeune mange, boit et fume trop ou se livre à quelque autre abus, il peut puiser dans ses réserves pour réduire le dommage ou le réparer. Chez le vieillard, il en est autrement. Son réservoir d’énergie a diminué et il doit maintenant gérer ses forces avec économie. Le vin, la bière et le cidre doivent être goûtés pour ce qu’ils sont, des produits de luxe et non des aliments – aussi à l’automne de la vie.
  9. Porte ton âge avec fierté ! On assiste aujourd’hui à une lutte désespérée contre les cheveux gris, la peau flétrie et autres « cernes annuels de croissance ». L’industrie cosmétique est finaude ; elle vend mille crèmes et petits pots à prix d’or tout en riant sous cape – car elle sait bien que tout cela ne sert à rien. Le printemps est-il la seule belle saison ? L’été et l’automne ne le sont-ils pas autant ? Ce que l’âge ne doit pas nous empêcher de faire : soigner notre apparence et nous vêtir décemment. Nous n’attiferons pas la maison de colifichets pour cacher sa façade vétuste, mais nous n’allons pas non plus la laisser se délabrer telle une masure. Car cette maison abrite nos souvenirs, nos expériences de vie et nos aspirations. C’est pourquoi nous l’aimons telle qu’elle est, que nous sommes heureux derrière ses persiennes passées et sa façade défraîchie dont nous n’avons nulle honte.
  10. Garde ta vivacité d’esprit et ne laisse pas ton intérêt pour ton entourage et les grands enjeux de l’humanité s’assoupir. La perte de mémoire est une plainte récurrente du vieil âge. Ne le prends pas au tragique. La principale fonction de la raison, à un âge avancé, n’est pas de se souvenir du passé mais de penser ; exerces-toi donc à la pensée, par la lecture, l’écoute de discours intéressants, des contacts sociaux animés. Demeure en empathie avec les jeunes. Et surtout, ne te renfrogne pas, ne te retire pas dans ta coquille ! Certes, à ton âge, il serait insensé de se disperser et de s’intéresser à mille et une choses à la fois, car le besoin de repos augmente. À côté de tes activités et de ta vie sociale, n’oublie pas de cultiver les moments de quiétude et de recueillement intérieur qui ressourcent et apaisent l’âme.

« Dix règles de santé pour senior »
(1923)