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Sur le chemin de l’école

Benedikt Rast (vers 1950)

C’est un beau titre, mais c’est bien plus : un sé­same, une de ces phrases d’autrefois qui ouvrent une porte sur le monde en­chanté des sou­venirs, des chimères, des histoires qu’on croyait définitivement per­dues dans les re­mous du temps et qui – magie de la photographie – nous reviennent par les mysté­rieuses trouées de la mé­moire.

Cinq enfants – deux filles et trois garçons – cheminent sur une route de cam­pagne. C’est le printemps ; mille fleurs poussent dans les champs, s’accrochent aux branches des arbres où elles semblent tomber du ciel ; elles enchantent l’image.

Les deux fillettes marchent devant, côte à côte ; elles regardent le sol, l’esprit tout entier absorbé par on ne sait quelles graves considéra­tions : est-ce la poésie à ap­prendre par cœur, dont elles n’ont retenu que les premiers vers : « Le temps a laissé son manteau de vent, de froidure et de pluie… » qui les préoccupe ? ou la baignade pré­vue pour jeudi au bord du lac ? Il y aura peut-être ce garçon fraîchement arrivé au vil­lage, avec son sourire et ses yeux qui font battre un peu le cœur…

L’un des garçons s’est arrêté au bord du chemin et, immobile, ac­croupi, il ob­serve quelque chose parmi les herbes, on ne sait quoi : un papil­lon dépliant le kaléidos­cope de ses ailes ? une saute­relle qui vous fixe de son regard vide avant de bondir ? une sou­ris morte, avec son ventre blanc et doux où un rayon de soleil allume des reflets soyeux… ? Ses deux camarades se sont arrê­tés eux aussi, ils attendent le verdict de l’observateur. Leur marche, comme suspen­due, laisse entendre qu’il n’est pas temps de lam­biner ; la cloche de l’école va bien­tôt sonner et il y a en­core un bout de chemin à faire.

La photographie date des années cinquante. À cette époque, je fré­quentais les mêmes chemins, j’avais le même cartable, les mêmes panta­lons courts, les mêmes chaus­settes en laine qui tombaient sur les che­villes. Les filles portaient de longues tresses blondes qu’on rêvait de dé­nouer. Et lorsqu’on avait pris du retard et qu’on se met­tait à courir pour rattraper le temps perdu, le car­table tressautait dans le dos, contra­riant notre course, pendant que les livres, les ca­hiers, le plumier ballot­taient bruyam­ment au rythme de nos pas.

De tout cela, je me souviens très bien, car je n’étais pas loin ; si j’avais couru un peu plus vite, j’aurais peut-être réussi à entrer dans la photo­graphie.

Raymond Delley