Raymond Delley

Une place au soleil

Je connaissais la mère Dumoulin depuis longtemps. Lorsque j’avais ouvert mon cabinet de médecin de campagne dans la région, elle avait été l’une de mes premières patientes. À cette époque-là, bien qu’elle eût déjà largement passé la soixantaine, elle était encore fringante. Les travaux de la ferme, les soins de ses huit enfants, la vie avec un mari qui n’était pas toujours commode, tout cela l’avait maintenue alerte, dans son corps comme dans sa tête. Et lorsqu’elle passait à mon cabinet, ce qui se produisait en général une fois par année, à l’entrée de l’hiver, c’était pour se plaindre d’un mal de dos qui se rappelait à son souvenir avec l’arrivée des froidures. Je lui prescrivais une pommade et lui recommandais de se ménager, de penser à son âge, de laisser un peu travailler les jeunes ; il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire… Elle me regardait avec un petit sourire, l’air de se dire : « Me ménager ! Ce bon docteur, on voit bien qu’il n’a jamais vécu dans une ferme ! »

Et les années passèrent ainsi, chaque début de novembre ramenant la mère Dumoulin dans mon cabinet, fidèle messagère annonçant la venue prochaine de l’hiver et de ses frimas.

* * *

Un jour pourtant, bien des années plus tard, son fils appela le cabinet pour me demander de passer voir sa mère à la ferme. Durant toute ma carrière de médecin de campagne, j’avais gardé l’habitude d’effectuer des visites à domicile, pour mes patients âgés ou ceux qui étaient trop malades pour pouvoir se déplacer. Je faisais ces visites le mardi et le jeudi après-midi. Je répondis donc que je passerais le lendemain, qui était un mardi.

Cet après-midi-là, j’avais trois malades à voir : un instituteur à la retraite qui perdait doucement la boule et espérait que je pourrais lui rendre un peu de sa mémoire qui, me disait-il, « s’effilochait comme une vieille serpillière » ; la femme du notaire, bientôt centenaire, et qui, à l’approche de son anniversaire, s’inquiétait soudain qu’un méchant rhume l’empêchât d’atteindre la glorieuse ligne d’arrivée de ses cent ans. Je décidai de commencer ma tournée par la mère Dumoulin. Je l’avais encore aperçue le dimanche matin, qui sortait de l’église après la messe ; je n’avais rien remarqué de spécial, elle marchait en donnant le bras à son grand fils, comme d’habitude. J’étais curieux de savoir ce qui s’était passé depuis.

Arrivé à la ferme, je rangeai ma voiture entre un tracteur géant et le tas de fumier. C’était une grande ferme, bien entretenue, avec un large toit dont les pans descendaient presque jusqu’au sol. Un gros chien assoupi devant sa niche, la tête reposant sur ses pattes, souleva un instant ses lourdes paupières à mon arrivée ; un peu plus loin, des enfants jouaient dans le pré, courant autour d’un vieux chêne en poussant des cris de Sioux ; une dizaine de poules arpentaient la cour en caquetant, elles s’enfuirent à toutes pattes lorsque je claquai la portière de la voiture.

La porte de la ferme était grande ouverte et laissait deviner un long corridor obscur. Je frappai et, après un bruit de chaise qu’on déplaçait, de chaussures qui raclaient le sol, une porte s’ouvrit dans le noir, d’où émergea la lourde silhouette d’un paysan rajustant sa casquette sur un crâne chauve. C’était le fils Dumoulin, que j’avais eu l’occasion d’ausculter à deux ou trois reprises dans mon cabinet : un patient récalcitrant à la médecine et aux médicaments… Nous échangeâmes quelques mots et il me conduisit à « la chambre du fond », où sa mère était alitée. C’était une petite pièce qu’une fenêtre étroite donnant sur la prairie éclairait faiblement. On avait dû y reléguer la vieille dame lorsque le grand fils avait repris la ferme et qu’il s’était marié. Le père Dumoulin était mort il y avait bien longtemps, tombé du haut de l’échelle sur laquelle il avait grimpé pour cueillir des cerises. Je m’approchai du lit et saluai la malade, en vieilles connaissances que nous étions :

– Alors, mère Dumoulin, qu’est-ce que vous nous faites aujourd’hui ?

Elle restait muette. Je lui demandai où elle avait mal, elle gardait le silence, mais du regard, qu’elle accompagnait de clignements d’yeux et de mimiques à mon intention, elle me désignait son fils. Je compris qu’elle voulait qu’il sorte, ce qu’il fit dès que je l’en priai.

La mère Dumoulin avait beaucoup perdu de sa vaillance. Son visage était amaigri, ses cheveux s’étaient raréfiés et elle avait ce regard des vieux où il semble que chaque jour la lumière de la vie perde un peu de son éclat, comme s’éteint lentement la flamme d’une chandelle. Me remémorant le temps où je l’avais vue pour la première fois, je comptai qu’elle devait avoir largement dépassé les quatre-vingts ans. Elle me fit signe de m’approcher ; je déposai ma trousse sur le tapis et je m’assis sur le bord du lit. Elle me saisit une main, m’attira vers elle et, approchant sa bouche de mon oreille, elle chuchota :

– Docteur, vous devez faire quelque chose pour moi, je ne veux pas mourir.
– Il n’est pas question de mourir. D’où vous vient cette idée ?
– Je ne dirai rien pour le moment, mais je ne peux pas mourir maintenant. Il faut me guérir !

Cette insistance me surprit ; je ne voyais rien dans l’état de la vieille dame qui laissât augurer le pire. Elle s’était assise dans le lit, avait pris mes mains qu’elle secouait énergiquement. Je l’auscultai, elle avait dû prendre froid et je diagnostiquai un début de bronchite, rien de grave. Je lui donnai un médicament, lui recommandai de rester couchée et lui promis de revenir la semaine suivante. Ce que je fis, mais elle était déjà retournée à ses poules et à ses cochons, et me cria du fond de la cour – elle était en train de verser un seau de nourriture dans le parc aux cochons – que tout allait bien, que le bon dieu lui avait rendu ses forces et que ce n’était pas encore pour cette fois…

* * *

Quelques mois plus tard, ce devait être en janvier, nouvel appel de son fils, nouvelle visite à domicile. Je trouve la mère Dumoulin dans son lit, la mine défaite, les cheveux en pagaille, le regard brillant. Même jeu que la première fois, regards en coin vers le fils, qui finit par quitter la pièce en claquant la porte. Je m’assieds sur le lit, lui prends la main ; elle approche son visage du mien :

– Docteur, je ne me sens pas bien, mais pas bien du tout. Je ne veux pas mourir, docteur, il faut me guérir. Vous comprenez, je ne peux pas mourir maintenant.
– Mais bien sûr que je vais vous guérir, ne vous agitez pas comme ça ! Mais auparavant, mère Dumoulin, j’aimerais que vous répondiez à une question : pourquoi est-ce que vous me dites que vous ne pouvez pas mourir maintenant ?
– Je vous le dirai une autre fois, je vous le promets ; mais c’est encore trop tôt.

Il était inutile d’insister. Je ne connaîtrais pas le fin mot de cette histoire aujourd’hui… Je l’auscultai ; ce n’était rien, une grippe qui courait la campagne. Je lui donnai un médicament et lui prodiguai les conseils d’usage. Je rangeai mes affaires dans ma trousse, me levai pour sortir. Avant de quitter la pièce, je me retournai ; elle reposait, la tête douillettement appuyée contre les coussins, une main posée sur la couverture et l’autre tenant entre ses doigts la petite croix attachée autour de son cou par une chaînette d’or ; elle avait les yeux clos : elle dormait.

En m’éloignant de la ferme, et tandis que j’essayais d’éviter les fondrières qui creusaient le chemin et les paquets de neige que le vent avait chassés sur la route, je ruminais les raisons pour lesquelles la mère Dumoulin « ne pouvait pas mourir maintenant ». J’eus beau envisager toutes les hypothèses, imaginer toutes sortes d’explications, aucune ne me parut convaincante. Le mystère demeurait entier. Mais j’étais bien décidé, la fois suivante, à connaître la clé de cette énigme qui commençait à m’agacer…

* * *

Je n’eus pas à attendre longtemps. La semaine de Pâques, son fils me téléphona pour une nouvelle visite. Lorsque je me fus assis sur le bord du lit et que j’eus pris la main de la vieille, elle me fixa de son regard impénétrable :

– Docteur, je ne veux pas mourir, ce n’est pas encore le moment, vous devez me garder en vie. Je ne peux pas mourir maintenant, pas encore…

Je la regardai d’un air sévère :

– Mère Dumoulin, cela commence à suffire ! Je ne ferai rien tant que vous ne m’aurez pas expliqué pourquoi, depuis quelque temps, vous avez tellement peur de mourir. Je vous connais depuis longtemps, vous êtes une personne plutôt raisonnable, alors pourquoi maintenant cette peur de la mort ?
– Je ne peux pas encore vous le dire, docteur, mais si les choses tournent comme je pense, je crois que je pourrai tout vous expliquer la prochaine fois. Parole de mère Dumoulin !

Je cédai et l’auscultai. Encore une fois, ce n’était pas grand-chose, un de ces pépins de santé pour lesquels jamais auparavant elle n’aurait eu l’idée de venir consulter. Je fis ce qu’il fallait et, au moment où je quittais la chambre, elle me cria :

– Merci docteur ! Et après un bref instant de silence, elle ajouta :
– Bien le bonjour chez vous !

Je me retournai ; la vieille me regardait avec dans l’œil je ne sais quoi de malicieux…

* * *

L’été passa sans nouvelles de la mère Dumoulin. Mais au début du mois de novembre, par un petit matin frisquet, j’eus la surprise de trouver la vieille dame dans ma salle d’attente. Elle était venue avec son fils, qui l’attendait dans la voiture. Je l’invitai à passer dans mon cabinet. Elle se leva avec difficulté, elle marchait avec peine, elle passa près de moi sans me regarder, entra dans mon cabinet et se laissa tomber sur la chaise en soupirant. J’eus comme l’impression qu’elle exagérait un peu la gravité de son état. Il y avait quelque chose dans son regard, dans son sourire, qui démentait les allures de moribonde qu’elle cherchait à se donner.

– Alors, nous sommes en novembre, c’est votre dos qui vous fait encore souffrir ?
– Oui, docteur. Mais ça m’est égal ; maintenant, je peux mourir.
– Qu’est-ce qui vous arrive, mère Dumoulin ? Vous n’avez pas cessé de me dire que vous ne vouliez pas mourir, et maintenant cela vous est égal !
– Vous comprenez, docteur, au cimetière, le coin à l’ombre derrière l’église, eh bien il est complet ! La prochaine tombe sera de l’autre côté, orientée au soleil. Maintenant, je peux mourir, je serai bien…