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Jean-Pierre Fragnière

Pas d’infantilisation des « vieux » !

« Il retourne en enfance », « elle n’a plus toute sa tête », « il est à côté de ses pompes », « elle a beaucoup baissé ». La liste de ces amabilités est promise à celles et ceux qui marchent vers leurs 100 ans. On guette leurs fragilités. On anticipe leurs manques. On les caricature avec le signe « moins » ou, au mieux, avec l’adverbe « peu ».

Par beau temps, on les gratifie d’un « encore », ou plus timidement d’un « presque ». Aux heures de tempête, on agite les locutions qui sentent l’irréver­sible, le silence et la fin, jusqu’au peu délicat « passera pas l’hi­ver ! »

Face à ce tableau, à ces cohortes de demi-vivants, les plus jeunes et les « pas encore vieux » inventent de nouveaux regards, de nouvelles atti­tudes, de nouvelles attentes, de nouveaux gestes et un nouveau langage.

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Quelle est la réponse des vieux ? Certains sont emportés par ce « tsu­nami », ils acceptent en maugréant et se résignent. Beaucoup d’autres pen­sent et peut-être disent tout autre chose. Ils découvrent d’autres couleurs au monde qui les entoure. Ils ouvrent les yeux sur des formes, des objets, des paysages, des mouvements offerts par les ritournelles enfantines et la dé­ambulation coquette des jeunes gens et des jeunes filles.

Ce qui ressemble à un appauvrissement des sens et des appétits s’ouvre vers des formes nouvelles d’expression. Un nouveau rapport au monde, aux objets et aux vivants se laisse deviner. Il se révèle discrètement et s’af­firme avec éclat.

Perpétuel recommencement, la vieillesse ne saurait être réduite à une marche vers la fin, à une relégation et à une dévalorisation, antichambre de l’oubli.

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Elle est plutôt affirmation, épanouissement et, pourquoi pas, feu d’artifice. La vieillesse, c’est Manet et les nymphéas, c’est Shakespeare avec La tempête, c’est Beethoven et la Neuvième, c’est Louise Bourgeois et ses œuvres tar­dives. Aux femmes que l’on veut flatter, et même aux hommes, on lance une petite phrase : « elle ne fait pas son âge ». Pourtant, si, elle le fait. Mais il est un solide moyen de ne pas se résigner à vivre à la petite semaine et de ne pas s’abîmer dans la mort. Ouvrir résolument les volets de la curio­sité sur ce que l’on ne sait pas encore, juste pour le désir d’apprendre. C’est là une démarche riche de promesses. Elle redessine le monde, elle entre­tient, voire rallume le désir, elle stimule les audaces en évacuant les peurs ; elle ouvre sur l’au-delà pour trouver du nouveau.

Une sensation s’affirme avec de plus en plus de force : le bonheur d’être en­core en vie.

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Certes, cela suppose une certaine lenteur, une sorte d’habitude à se voir vieil­lir, un consentement volontaire dans l’attente de nouvelles percep­tions.

Nous savons qu’il ne nous est pas possible d’échapper à l’âge et au vieillisse­ment. Mais nous disposons en nous de ressources considérables, peut-être sans le savoir, prisonniers que nous sommes du statut qu’on nous attribue de l’extérieur. Nous sommes sans cesse infiniment jeunes et vieux en même temps. Sans doute, dans la mesure où nous croyons en nos pos­sibilités.

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Peut-être n’avons-nous pas encore accédé à la délicieuse découverte du déta­chement. Des biens matériels, des objets familiers, mais aussi des ambi­tions, du quant-à-soi, des frustrations et des rancœurs qui colonisent l’es­prit en le rongeant. Sans parler de ces aspirations qui nous habitent et qui, comme pour Sisyphe, sont de véritables tortures.

Le détachement procure une sensation de légèreté, de liberté et de paix. Il ouvre vers une nouvelle capacité d’accueil. Il confère de la saveur aux jours qui viennent.

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Tous ces propos ne signifient en aucun cas un refus ou un déni de la mort. Celle-ci ne saurait se réduire à une sorte de terme et de décrépitude. Le temps qui précède la mort, c’est de la vie. Le vieillard le sait, il en mesure la fragilité précieuse. Il aspire à en extraire le meilleur. Il savoure, peut-être en silence, les bonnes surprises qu’il a hâte de cueillir.

En effet, la vieillesse n’est en rien un retour à l’enfance. Elle résonne comme un murmure d’espérance. Elle est achèvement parce qu’en elle se dé­ploient toutes les potentialités de la vie. Ces propos s’écartent du regard porté par les générations plus jeunes ; celui-ci est largement associé à la fragi­lité, au manque et aux limites d’un corps affecté par diverses formes d’usure.

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Ce qui peut ressembler à du retrait, de l’absence ou de l’inaction est peut-être le signe de l’existence d’un autre monde qui ne trouve pas ses mots et ses gestes, mais qui n’est pas moins habité par une vie de l’esprit, ponctué d’émotions et de plaisirs nouveaux et apaisés.

Ce monde est animé par des énergies portées par un perpétuel recommence­ment, par une gerbe de promesses.

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Le rythme du temps est de moins en moins l’arbitre de la valeur des choses. Le présent s’impose comme le lieu de la vie, la référence pour appré­cier le temps qui vient. Et nous n’éprouvons ni honte ni impatience à contempler les bégonias et à relire les mêmes poèmes. Les mots, les cou­leurs, les odeurs nous apportent un autre langage.

On ne veut plus entendre cette langue faite de sons inarticulés comme si c’était la vraie.

Oui, nous vieillissons. Oui, nous avons besoin de soutien. Oui nous appré­cions à leur juste valeur les soins médicaux et la bienveillance qui souvent les accompagne. Cependant, nous ne voulons plus nous enfermer dans la dé­pendance, la médicalisation, l’assimilation régressive à l’enfance. Ce sont là des apparences. Quels que soient notre état et notre allure, notre vraie vie est ailleurs. Il nous appartient de vivre au jour le jour, comme s’il fal­lait plier bagage demain, mais aussi comme si l’on avait tout le temps de­vant soi.

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Nous marchons vers des lendemains incertains, mais aussi vers des perspec­tives sur lesquelles on peut compter, qui ont la saveur d’une pro­messe. Le soleil se lèvera demain et nous espérons que nos yeux s’ouvri­ront pour le voir.

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Les relations entre les grands-parents, les arrière-grands-parents, leurs pe­tits-enfants et leurs arrière-petits-enfants sont un trésor qu’il convient de sti­muler avec la plus grande délicatesse. Cet univers développe son propre langage et ses propres gestes. Il va encore évoluer, les différences se­ront sans doute mieux affirmées et reconnues. À toutes les étapes de la vie, nos enfants et nos aïeux nous attendent et méritent la plus grande considé­ration.