publié le 15.6.2020

L’humour et la vieillesse

« Mon mari est archéologue. Plus je vieillis, plus je l’intéresse. »
Agatha Christie

 

Dans un récent Propos, « Vieillesse et créativité », j’évoquais l’humour comme une des formes de créativité les plus riches et les plus mystérieuses, promettant d’y revenir ultérieurement.

Tous les psychothérapeutes savent bien que l’humour est, à tout âge, un précieux auxiliaire dans le processus thérapeutique (si vous avez un thérapeute qui ne rit jamais, changez-en immédiatement !) et que le rire d’un patient est presque toujours un signe d’amélioration de son état. Dans ma pratique de gérontopsychologue, il arrive toujours un moment, lorsque la relation avec mon patient a pris une tournure favorable, où je me permets de lui lancer une plaisanterie ; s’il se montre sensible à ce trait d’humour et s’il en rit, cela me confirme que nous sommes sur la bonne voie. Dès lors, l’humour et le rire seront des composantes importantes de la thérapie ou de l’accompagnement, en même temps qu’ils donneront un tour presque amical à notre relation.

« La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. »
Chamfort (1741-1794)

« Rire, c’est bon pour la santé »

Cette déclaration de notre Conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, qui a suscité des railleries aux quatre coins du monde, était peut-être un peu ridicule par la forme et l’intonation que notre ministre lui a données, mais sur le fond, elle n’en comportait pas moins une vérité importante et vieille comme le monde. Oui, rire, c’est bon pour la santé ! Et il y a plusieurs explications à cela.

Il y a d’abord l’expérience que tout un chacun a faite dans sa vie, du moins je le souhaite : vous avez eu une journée un peu compliquée, les soucis et les tracas n’ont cessé de s’enchaîner, le moral n’y était pas ; quelle meilleure façon de « décompresser », d’évacuer le stress, de se détendre que de passer deux heures à rire aux farces de Louis de Funès, de Bourvil ou de Fernandel, ou encore aux facéties du caporal Schnyder, personnifié par Emil, notre grand comique national ? Ces deux heures agissent un peu comme le ferait un massage sur des muscles tendus, à la différence que c’est votre esprit qui est en quelque sorte « massé et assoupli » en douceur et que, lorsque vous vous levez de votre fauteuil, les raideurs, les tensions de votre humeur ne sont plus qu’un mauvais souvenir.

L’humour est également une sorte de « fluidifiant social ». Encore une expérience que chacun a pu vivre : vous allez faire la connaissance d’un nouveau collègue de travail ou d’un nouveau chef, d’un voisin fraîchement installé, du prétendant de votre fille ; si l’humour peut se glisser dans la conversation, la communication s’en trouvera immédiatement facilitée, un début de sympathie s’établira tout de suite, et l’appréhension que vous pouviez ressentir à l’approche de cet inconnu disparaîtra bientôt. Dans une réunion de travail, ou de famille, ou d’amis, les rires suscités par une plaisanterie ou un mot d’esprit créeront aussitôt une ambiance de détente bienvenue.

L’humour a encore une dimension philosophique : il suppose toujours une prise de distance avec la réalité. De manière un peu simplificatrice, disons que les circonstances de notre vie, bonnes ou mauvaises, peuvent toujours être vécues de deux manières différentes : ou bien l’on s’y plonge corps et âme, on y investit toute son énergie, on les aborde avec un esprit de sérieux, de gravité, voire de rigidité, on fait corps avec elles ; ou bien on ménage entre la réalité et soi un peu de jeu, de distance, on se donne du temps, on prend du recul, ou de la hauteur, on refuse de s’y engloutir complètement. L’humour est souvent la meilleure façon de prendre cette distance par rapport aux événements. Je pense à la manière dont mon ami Jean Vigny répondait à mon Questionnaire il y a peu – lire ses réponses –. Je lui demandais comment il se sentait dans son âge. Il s’avère que, depuis quelque temps, notre centenaire connaît quelques difficultés à se déplacer. Il aurait pu se lamenter sur les maux de l’âge, récriminer contre l’injustice du sort, se plaindre de ne plus pouvoir marcher sans le secours d’une maudite canne, lamentations qui n’auraient fait que lui rendre son handicap plus insupportable, sans parler de l’ennui que nous aurions ressenti à le lire. Au lieu de quoi, en homme d’esprit, il a préféré une réponse pleine de finesse : après s’être félicité de sa bonne mémoire, il reconnaît en souriant que « en revanche, la charpente est considérablement démantibulée », qu’il « compte sur sa canne anglaise (fabriquée en Chine) pour aider, de sa main droite, sa jambe gauche ». Cette « charpente démantibulée » est admirable ! On y sent à la fois la tendresse que le comédien conserve à son corps affaibli par l’âge, mais aussi une acceptation souriante des infirmités qui sont quasiment inséparables de la vieillesse. Et cette « canne anglaise fabriquée en Chine », cette main droite venant au secours de la jambe gauche : en lisant ces phrases, nous imaginons le sourire de notre centenaire, nous sentons sa volonté de ne pas prendre trop au sérieux la réalité, de maintenir entre elle et lui une distance bienfaisante, sans parler de son souci de ne pas nous ennuyer avec des gémissements… Noblesse et élégance de l’âme !

Le rire vu par la science

Mais au-delà de ces expériences communes à la portée de tous, des chercheurs se sont penchés avec sérieux ( ! ) sur les effets de l’humour et du rire sur la santé. Je retiendrai ici principalement les travaux du Dr Henri Rubinstein, neurologue, et son livre, Psychosomatique du rire. Rire pour guérir, Robert Laffont (2003). Pour ce spécialiste – et l’on voudra bien me pardonner d’adopter un moment son langage un peu technique – l’activité anti-stress du rire se manifeste par la contraction des pupilles, l’augmentation des sécrétions gastriques, le ralentissement du rythme cardiaque, la dilatation des artères et la détente musculaire (amélioration de la fonction respiratoire). Ces manifestations organiques du rire permettent d’en comprendre les effets physiologiques positifs, et même d’en proposer une exploitation thérapeutique ou préventive, comme on le voit aujourd’hui par la floraison de « séminaires du rire », de « clubs du rire », de « yoga du rire »…

Il y a plus, le rire agit également sur la chimie du cerveau : il stimule la production cérébrale de catécholamines, qui sont les hormones de l’éveil ; celles-ci préparent l’organisme à répondre aux agressions en le mettant en état d’alerte. En retour, les catécholamines augmentent la production d’endorphines – les morphines naturelles – qui agissent contre la douleur, diminuent l’anxiété, régularisent l’humeur, combattent les phénomènes inflammatoires et améliorent le système immunitaire. Une véritable pharmacopée, comme on le voit !

Dans sa conclusion, le Dr Robinstein résume ses recherches en quelques propositions : 1. Le rire est la manifestation physiologique d’un état de plaisir ; le rire est une émotion. 2. Le rire aide à la cohésion du groupe social et construit de meilleures relations humaines. 3. Le rire aide à vivre plus longtemps et en meilleure santé. 4. Le rire est une gymnastique douce, à la fois mentale, musculaire et respiratoire. 5. Le rire est la meilleure thérapeutique anti-stress. 5. Le rire est toujours un signe de santé physique et psychique, une manifestation de la volonté de vivre.

L’humour et l’Alzheimer

Dans mon travail de gérontopsychologue, j’ai toujours accordé un intérêt particulier aux personnes vivant avec la maladie d’Alzheimer. Et cela d’autant plus que cette maladie reste la forme la plus cruelle du vieillissement. Parler d’humour à propos de la maladie d’Alzheimer pourra paraître étonnant, c’est pourtant une idée qui mérite d’être creusée.

Hélas, au sujet de la maladie d’Alzheimer, ce sont surtout des clichés négatifs qui sont répandus. Le grand public retient principalement la longue liste des pertes de la mémoire, de l’orientation, du langage, du raisonnement, etc. Les spécialistes négligent souvent d’insister sur une donnée essentielle pour la compréhension en profondeur de la maladie : la persistance des émotions, et donc de l’humour, jusqu’à un stade très avancé. Ma longue pratique de l’accompagnement des malades m’a montré à quel point ils sont capables non seulement de réagir à un trait d’humour, mais de plaisanter eux-mêmes, et en particulier à propos de leur maladie. Je me souviens de la réplique de cette malade : « Je n’ai pas entendu ce que vous dites, j’ai le cerveau en vacances ! » C’était sa manière à elle de se moquer gentiment de sa maladie, de se placer pour ainsi dire dans son compagnonnage. Mais c’était aussi, et c’est à mon avis fondamental, un premier pas vers l’acceptation de la maladie.

Ma longue expérience des personnes vivant avec la maladie d’Alzheimer m’a fourni tout un lot de ces « perles » par lesquelles le malade se sert de l’humour pour apprivoiser la maladie. Un patient, qui venait de recevoir le fatal diagnostic, s’est écrié spontanément : « J’ai des bulles dans le cerveau, alors champagne ! » Un autre, qui avait quelques notions de la progressive dégradation du cerveau qui caractérise la maladie, a spontanément trouvé cette comparaison : « Je suis comme un pull détricoté ! » Une autre encore, en présence de son mari : « J’ai été trop gâtée par mon mari, et maintenant je suis devenue gâteuse ! » Dans mon groupe de jeunes malades Alzheimer Carpe diem, j’avais une charmante dame, dans la cinquantaine et non dénuée d’une certaine coquetterie ; elle nous expliquait qu’elle se levait et se couchait avec la maladie et qu’elle pouvait donc en parler en l’appelant : « Alzheimer, mon amant ! » J’ai consacré un de mes Propos – « Une foutue maladie » – à mon ami Jean-Marie, qui avait accepté avec enthousiasme de répondre à mes questions. Quand il me parlait de son nouveau téléphone portable, il m’avouait que cet objet lui avait d’abord donné pas mal de fil à retordre, mais qu’il en était venu à bout, à force d’obstination. Dans ce combat victorieux contre la technique, Jean-Marie avait pris l’habitude de parler de son portable en l’appelant « mon aïe-Phone ». L’humour des malades peut parfois être plus ou moins involontaire, comme lorsque ce patient déclare sans rire : « C’est drôle, tout le monde meurt autour de moi, sauf moi ! Je m’en souviendrai ! » D’autres fois il peut être un peu énigmatique : « Vous n’allez pas me croire, j’ai l’âge de ma mère, et c’est pas rien ! » Je conclurai ce petit tour d’horizon par une patiente qui ne savait peut-être pas combien elle était proche de la vérité lorsque, parlant du médicament procognitif prescrit par son médecin, elle livrait cet oracle : « Ebixa : évite çà ! » Quand on sait l’inefficacité de tous ces médicaments, et surtout leurs tristes effets secondaires !

On le voit, l’humour, chez le malade Alzheimer, prend presque toujours la forme de l’autodérision : c’est une façon de se gausser gentiment de soi-même et de sa maladie, de tourner ses difficultés en dérision avec une sorte de tendresse, de se traiter soi-même avec douceur. Lorsqu’un malade parle de sa maladie en l’appelant : « Aïe-zheimer ! », il est déjà en train de l’accepter, de l’apprivoiser. Il a, à l’égard de la fatalité qui le frappe, la seule attitude possible, celle qui lui sera la plus secourable.

Comment expliquer la persistance – voire l’accentuation – de cette capacité à rire de soi chez les malades Alzheimer ? Parmi les hypothèses avancées par le Dr Bernard Croisile dans son ouvrage : La Maladie d’Alzheimer, Larousse (2010), la plus vraisemblable serait une augmentation des capacités humoristiques de l’hémisphère droit du cerveau ; tout se passerait comme si l’émisphère gauche, lié au langage, à la logique et au raisonnement, plus touché par la maladie, laissait s’exprimer davantage les zones de l’hémisphère droit attachées aux émotions et à l’humour. On assisterait en somme à une sorte de processus de compensation, que l’on pourrait paraphraser ainsi : moins j’arrive à réfléchir, et plus j’ai envie de rire !

Les bienfaits de cet humour d’autodérision concernent en premier lieu le malade lui-même. Je ne reviendrai pas ici sur les bénéfices qu’il en retire pour sa santé, comme on l’a vu plus haut. Mais c’est surtout dans sa manière de vivre la maladie, dans la conscience qu’il a de ses symptômes, que le malade trouvera dans l’humour un secours inespéré. L’autodérision et le rire lui permettront de dépasser la conscience douloureuse qu’il a de sa maladie, de prendre une distance salutaire à l’égard de ses déficits et surtout, comme je l’ai déjà indiqué, de faire un premier pas vers l’acceptation, seule attitude bénéfique. Il mettra en pratique, sans le savoir, la phrase du Figaro de Beaumarchais : « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. » L’humoriste Guy Bedos, mort récemment de la maladie d’Alzheimer, illustre parfaitement mon propos. Lors de ses adieux à la scène en 2013 – il avait 79 ans –, il s’est aperçu, au cours de son show, qu’il avait des « trous de mémoire » et qu’il devait chercher ses mots ; pas du tout désemparé, il s’est écrié : « Putain, j’ai un trou, c’est pour cela que j’arrête ! » A la fin du spectacle et avant que le rideau ne tombe, il lançait encore à son public : « Alzheimer, ça a trois avantages : on n’a pas de mauvais souvenirs, on ne voit que des nouvelles têtes et… on n’a pas de mauvais souvenirs ! » C’était sa manière de dépasser, d’alléger, et même de commencer à accepter le désarroi de l’artiste qui comprend que la maladie est en train de lui retirer l’outil le plus précieux pour un comédien : la mémoire.

Mais c’est également dans la relation du malade avec ses proches que les moments d’humour et de gaieté apportent de précieuses consolations. Ils dissipent les tensions et le stress qui sont toujours plus ou moins présents lorsque des parents, des amis, retrouvant « leur malade », découvrent que celui-ci ne les reconnaît plus, s’agacent de ses oublis à répétition, souffrent de le voir perdu dans son monde… Le trait d’humour dont le malade est soudain capable, les plaisanteries auxquelles ils répond en riant à son tour, les petites facéties auxquelles il peut se livrer, tout cela manifeste que l’intelligence de la personne aimée, si réduite soit-elle, résiste encore. L’espace d’un instant, ce père, cette mère, cette tante redevient la personne que l’on connaissait bien, avant la maladie. Et tout le reste est oublié !

L’avancée en âge vue à travers le prisme de l’humour

Rien ne me touche autant que ces vieillards qui, se penchant sur leur vieillesse, mettent tout leur humour, leur ironie, leur capacité d’autodérision, leur finesse d’esprit pour en parler. Comme tout le monde, ils connaissent les petits et grands bobos de l’âge, les raideurs et les rouillures du corps, les délabrements de la carcasse, les décrépitudes des années. Mais, au lieu de pleurer sur ces outrages du temps, de se lamenter ou de grincer des dents (qui leur restent), leur sens de l’humour les portent à en rire gentiment, à les tourner doucement en dérision, à s’en moquer avec cette délicatesse que l’on réserve aux choses qui, à force d’être présentes dans notre décor quotidien, finissent par faire un peu partie de nous…

Je voudrais citer quatre de ces personnages qui m’ont touchée par la manière dont ils ont parlé de leur vieillesse. Je commencerai par un comédien célèbre, sociétaire de la Comédie Française. À l’âge de 87 ans, Jean Piat (1924-2018) jouait encore sur scène dans une pièce de Françoise Dorin, sa compagne : Vous avez quel âge ? À la même époque, il a accordé un entretien dans lequel il nous parlait de la vieillesse. L’humour avec lequel il le faisait était d’autant plus remarquable que c’était de l’improvisation !

« La vieillesse, de mon point de vue, c’est l’art d’accommoder les restes. C’est comme en cuisine, quelquefois il vous reste des choses, vous les accommodez de façon très intelligente, et c’est très bon ; le repas du soir se révèle aussi bon que le repas de midi. J’ai des problèmes de marche à l’heure actuelle. J’ai un ami médecin qui m’a dit, Jean, ce qui compte, c’est de faire en sorte que ça ne s’aggrave pas. Donc de faire toujours un peu de vélo d’appartement, de faire de la piscine, pour essayer de garder ce qui reste… C’est aussi important de soigner le moral que de soigner le physique. Le rire est une thérapie, il ne faut pas le négliger ! Le rire permet de prendre de la distance. Bien sûr, vieillir c’est emmerdant, mais quand on sait vraiment que c’est ça ou la mort, on trouve ça épatant ! C’est d’ailleurs la dernière phrase de la pièce. Lorsque l’on fait ce qu’on aime, le mot retraite n’a pas de signification. »

Ma deuxième personnalité est également un comédien. Il a joué dans plus de 150 films, parmi lesquels Le vieux fusil, Les Ripoux, Cinema Paradiso. Dans un texte ébouriffant par ses trouvailles, ses clins d’œil, son ironie, son humour, Philippe Noiret (1930-2006) s’amuse à s’étonner de vieillir.

« Il me semble qu’ils fabriquent des escaliers plus durs qu’autrefois. Les marches sont plus hautes, il y en a davantage. En tout cas, il est plus difficile de monter deux marches à la fois. Aujourd’hui, je ne peux en prendre qu’une seule.

À noter aussi les petits caractères d’imprimerie qu’ils utilisent maintenant. Les journaux s’éloignent de plus en plus de moi quand je les lis : je dois loucher pour y parvenir. L’autre jour, il m’a presque fallu sortir de la cabine téléphonique pour lire les chiffres inscrits sur les fentes à sous.

Il est ridicule de suggérer qu’une personne de mon âge a besoin de lunettes, mais la seule autre façon pour moi de savoir les nouvelles est de me les faire lire à haute voix – ce qui ne me satisfait guère car, de nos jours, les gens parlent si bas que je ne les entends pas très bien.

Tout est plus éloigné. La distance de ma maison à la gare a doublé, et ils ont ajouté une colline que je n’avais jamais remarquée avant. En outre, les trains partent plus tôt. J’ai perdu l’habitude de courir pour les attraper, étant donné qu’ils démarrent un peu plus tôt quand j’arrive.

Ils ne prennent pas non plus la même étoffe pour les costumes. Tous mes costumes ont tendance à rétrécir, surtout à la taille.

Leurs lacets de chaussures aussi sont plus difficiles à atteindre.

Le temps même change. Il fait plus froid l’hiver, les étés sont plus chauds. Je voyagerais si cela n’était pas aussi loin. La neige est plus lourde quand j’essaie de la déblayer. Les courants sont plus forts. Cela doit venir de la façon dont ils fabriquent les fenêtres aujourd’hui.

Les gens sont plus jeunes qu’ils n’étaient quand j’avais leur âge. Je suis allé récemment à une réunion d’anciens de mon université, et j’étais choqué de voir quels bébés ils admettent comme étudiants. Il faut reconnaître qu’ils ont l’air plus poli que nous ne l’étions ; plusieurs d’entre eux m’ont appelé « Monsieur » ; il y en a un qui s’est offert à m’aider pour traverser la rue.

Phénomène parallèle : les gens de mon âge sont plus vieux que moi. Je me rends bien compte que ma génération approche de ce que l’on est convenu d’appeler un certain âge, mais est-ce une raison pour que mes camarades de classe avancent en trébuchant dans un état de sénilité avancée. Au bar de l’université, ce soir-là, j’ai rencontré un camarade. Il avait tellement changé qu’il ne m’a pas reconnu ! »

Mon troisième invité a fait les beaux soirs de l’émission Apostrophes, de 1975 à 1990. Il a consacré sa vie et sa carrière aux livres, à la lecture et à l’orthographe, entre autres… C’est avec une verve étourdissante que, dans Les mots de ma vie, Le Livre de poche (2013), Bernard Pivot (né en 1935) nous dit ce que c’est, pour lui, que vieillir.

« Vieillir, c’est chiant. J’aurais pu dire : vieillir, c’est désolant, c’est insupportable, c’est douloureux, c’est horrible, c’est déprimant, c’est mortel. Mais j’ai préféré « chiant » parce que c’est un adjectif vigoureux qui ne fait pas triste.
Vieillir, c’est chiant parce qu’on ne sait pas quand ça a commencé et l’on sait encore moins quand ça finira. Non, ce n’est pas vrai qu’on vieillit dès notre naissance. On a été longtemps si frais, si jeune, si appétissant. On était bien dans sa peau. On se sentait conquérant. Invulnérable. La vie devant soi. Même à cinquante ans, c’était encore très bien. Même à soixante. Si, si, je vous assure, j’étais encore plein de muscles, de projets, de désirs, de flamme. Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps – mais quand – j’ai vu dans le regard des jeunes, des hommes et des femmes dans la force de l’âge qu’ils ne me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même à la marge. J’ai lu dans leurs yeux qu’ils n’auraient plus jamais d’indulgence à mon égard. Qu’ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais impitoyables. Sans m’en rendre compte, j’étais entré dans l’apartheid de l’âge.

J’aimerais mourir, rêveur, dans un fauteuil en écoutant soit l’adagio du Concerto no 23 en la majeur de Mozart, soit, du même, l’andante de son Concerto no 21 en ut majeur, musiques au bout desquelles se révéleront à mes yeux pas même étonnés les paysages sublimes de l’au-delà.
 Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés. Nous allons prendre notre temps. Avec l’âge, le temps passe soit trop vite, soit trop lentement. Nous ignorons à combien se monte encore notre capital. En années ? En mois ? En jours ? Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital. Mais comme un usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut jouir sans modération. Après nous, le déluge ? Non, Mozart ! »
 

Ma dernière invitée est une journaliste, romancière et militante féministe. Elle a eu son heure de gloire, dans les années septante et huitante, avec quelques romans « écrits à quatre mains » avec sa sœur, Flora Groult (décédée de la maladie d’Alzheimer). Dans un ouvrage autobiographique écrit à l’âge de 86 ans, Benoîte Groult (1920-2016) consacre quelques pages très drôles à la vieillesse.

« Le problème, c’est que pour écrire valablement sur la vieillesse, il faut être entré en vieillesse. On ne saurait traiter du sujet que suffisamment âgé… D’un autre côté, on n’est capable d’en parler que si toute jeunesse n’est pas morte en soi.

Assise, j’ai soixante ans. Debout, je me tasse un peu, d’accord, mais ma démarche reste alerte. Je suis insoupçonnable sur terrain plat. C’est en descendant un escalier que je deviens septuagénaire. Je le descends avec ma tête car je ne fais plus confiance à mes jambes. Ces quelques dixièmes de seconde d’hésitation, avant chaque étape d’un mouvement instinctif, qu’il faut désormais décomposer, dénonce l’atteinte irrémédiable.

Chez moi, ce sont les amortisseurs qui ont flanché les premiers. Je n’ai plus que des bouts de bois dans les jambes, sans lubrifiant ni ressorts. Le bois est bon, la densimétrie le prouve. L’ennui, c’est que les articulations n’articulent plus. Et comme les pieds ne sont pas des pneus, je roule sur les jantes. Et quand la route est pentue, je ressemble à ces petits jouets en bois articulés qui descendent un plan incliné avec des mouvements saccadés. Mon Dieu ! La souplesse ! Je n’avais jamais considéré la souplesse comme un bien inestimable. Toutes les priorités se modifient. C’est aussi une découverte que l’on fait car, contrairement à une opinion répandue, la vieillesse est l’âge des découvertes. »

La Touche étoile,
Grasset, 2006.

Ma conclusion

Moi-même m’approchant allègrement de la soixantaine, je m’applique aussi souvent que je peux à mettre en pratique les vertus de l’humour. J’ai commencé, il y a quelque temps, à mémoriser un certain nombre de « blagues », quelques histoires drôles ayant pour sujet la vieillesse. C’est un exercice que je vous recommande : il entraînera votre mémoire en même temps qu’il détendra l’atmosphère de vos soirées, quand il ne vous incitera pas à des réflexions pleines de sagesse… Mémoriser deux à trois blagues par semaine, c’est la posologie que je recommande. Cela vous fera tout de même un stock de cent à cent cinquante histoires drôles au bout de l’année ! Pourquoi ne pas commencer par les trois historiettes suivantes :

Deux petites vieilles toutes ridées discutent : – Tu te souviens, quand nous étions jeunes, nous voulions ressembler à Brigitte Bardot… – Oui, je me rappelle… – Eh ben, maintenant ça y est !

Une actrice très âgée habite un appartement au 8ème étage sans ascenseur. Un ami lui rend une petite visite : – Comment faites-vous pour habiter si haut ? – Je sais, mais que voulez-vous, mon cher, c’est la seule façon à mon âge de faire battre le cœur des hommes qui viennent me voir !

A vingt ans, j’avais la peau lisse et une robe plissée ; à présent, j’ai une robe lisse et la peau plissée !

Je terminerai avec Mamika. « Mamika », en hongrois – ma langue maternelle – cela veut dire « Petite grand-mère », « Petite mamie ». Frederika est née à Budapest en 1919, elle a survécu au nazisme, à la Deuxième Guerre mondiale, au communisme, et elle a émigré en France après la guerre. Elle avoue elle-même que dans toutes les situations, même les plus dramatiques, elle n’a jamais perdu son sens de l’humour. Elle se moque aussi bien des gens qu’elle aime que d’elle-même.

L’idée de photographier Mamika est venue à son petit-fils, Sacha Goldberger, alors qu’elle approchait des nonante ans. Elle traversait une période de dépression et Sacha, dont le métier est la photographie, s’est dit que cela pourrait aider sa Mamika à sortir de sa solitude. Il est difficile de résumer le contenu de ce livre de photos, tant il est déroutant. Ce sont plus d’une centaine de portraits de Mamika, dans toute sorte de situations et de postures plus étonnantes les unes que les autres ; ces photographies ont la double vertu de  nous amuser tout en nous donnant à penser sur des sujets comme la vieillesse, la solitude, la sénilité, l’humour, l’amour et surtout l’espoir.

À la vue de ces photographies, j’ai envie de dire : « Ne craignons pas le ridicule car, comme on le sait, le ridicule ne tue pas ! Pratiquons l’humour et l’autodérision, sans modération !