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Les avantages de l’âge

« Vieillir ne me dérange pas, c’est la seule solution
que j’ai trouvée pour ne pas mourir jeune. »
(Woody Allen)

De nos jours, on devient vieux de plus en plus tard. À l’âge où l’on aborde les rivages de la retraite, la plupart d’entre nous n’éprouvent pas du tout le sentiment d’être vieux et d’être, comme on dit, « au bout du rouleau ». Les progrès accomplis au XXe siècle, dans les domaines de la médecine et de l’hygiène de vie, nous permettent le plus souvent d’aborder avec confiance les vingt ou trente années qui nous restent avant de nous sentir vraiment vieux. En réalité, le défi qui nous attend aujourd’hui, lorsque nous nous retirons du monde du travail, n’est pas tant la vieillesse que la longévité. Nous avons passé l’essentiel de notre vie à travailler, nous avons rencontré et surmonté des épreuves, nous nous sommes battus contre vents et marées ; mais maintenant que nous nous apprêtons à entamer la dernière étape de notre traversée – ces vingt ou trente années d’une relative liberté –, ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’acquérir un nouvel art de vivre, un autre regard sur le temps qui passe et sur le monde, d’autres façons de vivre nos relations avec nos proches, nos amis, nos connaissances.

Cette longue période de la retraite est en grande partie une terre inconnue et, lorsque nous y accostons, nous sommes tous un peu des découvreurs, des pionniers, des éclaireurs. Nous entrons dans ce nouveau territoire sans boussole, sans guide, sans mode d’emploi. Ce monde inconnu qui s’ouvre devant nous peut nous inquiéter, nous effrayer, mais il peut également être l’occasion de nouveaux enthousiasmes, de nouveaux départs, la promesse de belles découvertes.

Un bel exercice de mémoire

Souvent, sur le seuil de cette nouvelle époque de notre vie, nous commençons par nous retourner sur notre passé pour en établir le bilan, faire l’inventaire de nos réussites, de nos coups d’éclat, mais aussi de nos erreurs, de nos échecs. Notre vie nous apparaît alors dans une perspective toute nouvelle ; pour la première fois peut-être, nous en avons une vue d’ensemble, nous en apercevons la trajectoire : le point de départ, les grands choix qui allaient fixer notre destin : un métier, un conjoint, un lieu où habiter… ; les moments de plénitudes : la naissance des enfants, les promotions professionnelles, les jubilés et les fêtes… ; mais aussi les épreuves, parfois cruelles, les séparations, les deuils, les drames… Ce regard rétrospectif, que seul le détachement de la retraite a rendu possible, contribue à donner un sens au chemin que nous avons parcouru, en même temps qu’il nous éclaire sur la route qui s’ouvre devant nous. Cet exercice de mémoire est peut-être la première récompense de l’âge… C’est par lui que nous prenons conscience des expériences accumulées tout au long des années, de ce trésor de connaissances, de compétences, de rencontres, de sagesse qui nous a fait ce que nous sommes. Victor Hugo le disait déjà, à sa manière : « L’un des privilèges de la vieillesse, c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges ! » Et c’est à l’occasion de ce retour sur les années passées qu’il vient à certain d’entre nous l’envie de se raconter, de laisser une trace de notre passage, un récit, des mémoires que nous aimerions léguer à nos proches, à nos amis, au public, pourquoi pas ?

Des lendemains qui chantent

Mais revenons au présent, à ce moment où nous nous retrouvons à la retraite : les perspectives qui s’ouvrent maintenant devant nous sont inédites à plusieurs égards : les contraintes sociales sont beaucoup moins nombreuses, le temps à pris un tout autre rythme, l’urgence n’est plus à l’ordre du jour ; si nous avons moins de pouvoir, moins de prise sur le monde, nous nous sommes en contrepartie soustraits à une foule d’obligations et de contraintes : nous voilà libre de disposer de notre temps, d’envisager de nouvelles occupations, de concevoir de nouveaux projets, tout cela sans la contrainte de la rentabilité. Nous découvrons soudain que notre vie nous offre une palette de possibilités nouvelles, des occasions de créativités, la chance de nous donner de nouveaux objectifs. L’avenir est encore prometteur.

Des leçons de courage

Bien sûr, nous rencontrerons encore des épreuves : les pertes, les deuils, la maladie, les limites de notre corps liés au grand âge ne nous épargneront pas. Pourquoi ne pas les accueillir comme autant d’occasions de faire face, de faire preuve de courage, voire d’héroïsme. S’adapter, s’ajuster aux aléas de la vie, aux péripéties de l’âge, les aborder comme des chances de se surpasser, de puiser en soi des ressources inédites, quel beau défi ! N’y aurait-il pas là comme la possibilité d’un ultime exploit : devenir, dans l’esprit et dans le souvenir de ceux qui nous entourent, un modèle, un exemple, l’objet non seulement de leur amour, mais encore de leur admiration…

De beaux hivers

Il faut réviser notre conception trop souvent négative de la vieillesse. Cette dernière étape de notre vie – vingt ou trente années, quand ce n’est pas plus – ne doit pas se réduire à l’image d’un effondrement, d’un naufrage. Bien au contraire : lorsqu’on compare, par métaphore, la vieillesse à l’automne et à l’hiver, on ne devrait pas oublier que ces saisons ont leurs beautés et qu’elles sont indispensables dans le cycle éternel de la vie.