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Le parfum de la vieille dame

Le souvenir est le parfum de l’âme.
George Sand

Le parfum de la vieille dame

Ceux qui fréquentent les salles de concert de musique classique et d’opéra ont peut-être déjà vécu la scène que j’aimerais vous raconter.

Cela se passait dans la belle salle du Casino, à Berne, par une douce soirée d’automne. Nous venions de nous asseoir à nos places et, en attendant le début du concert, je m’amusais à observer – discrètement – les gens autour de moi. Comme d’habitude, le public était venu en nombre. En parcourant la salle des yeux, je me faisais la réflexion habituelle : les « têtes argentées » – du 3e ou 4e âge – formaient la grande majorité des fidèles mélomanes venus ce soir-là écouter l’Orchestre symphonique de Berne. Si je pouvais déplorer que la musique classique n’attire presque plus les jeunes générations, il y avait aussi un bon côté à la médaille : du haut de mes 60 ans, je faisais partie des plus jeunes !

Nous étions assis derrière deux charmantes dames aux cheveux blancs savamment permanentés et légèrement violacés. Elles consultaient le livret du programme du concert et, de temps en temps, elles se penchaient l’une vers l’autre pour se chuchoter des commentaires à l’oreille. Et chaque fois qu’elles bougeaient, de capiteux effluves de leur parfum me sautaient littéralement aux narines. J’ai tout de suite reconnu les fragrances qui me mettaient au bord de l’éternuement : le No 5 de Chanel, un grand classique – il a été imaginé il y a exactement un siècle –, une icône, comme disent les snobs, une création de Coco Chanel, la grande couturière qui affirmait : « Une femme sans parfum est une femme sans avenir. » 

Que vous dire de cette expérience musicale et olfactive d’une heure et demie ? Malgré mon attachement et mon dévouement à la cause de « l’âge avancé », je dois avouer que j’ai souffert… À mesure que le plaisir que je prenais à la symphonie de Brahms au programme ce soir-là augmentait, l’odeur du parfum – si vous me permettez cette formule paradoxale – de ces deux vieilles dames devenait de plus en plus envahissante, à la fin à la limite du supportable…

Comment comprendre que ces deux gentilles dames, par ailleurs élégantes et distinguées, se soient ainsi littéralement « arrosées » de leur parfum favori avant de partir au concert ?

Les effets du vieillissement sur nos sens

Le vieillissement, processus biologique complexe, met en jeu un ensemble de phénomènes qui affectent et affaiblissent notre organisme ; l’altération de nos sens en fait partie : la vue, l’ouïe, le goût et l’odorat sont progressivement mis en déroute.

Si la baisse de la vue et de l’ouïe est très vite constatée et compensée (opération de la cataracte, port des lunettes et d’un appareil acoustique), la médecine reste peu efficace face à la dégradation de l’odorat et du goût.

Avec le vieillissement, et au-delà de 75 ans, notre nez capte de moins en moins bien les odeurs et nos papilles gustatives sont de moins en moins sensibles aux saveurs ; ce fléchissement de nos deux sens peut aller, dans les cas les plus chroniques, jusqu’à leur disparition complète. Quant à la personne qui souffre de ces altérations du goût et de l’odorat, elle ne pense pas d’abord que ce sont ses sens qui la trahissent ; elle a l’impression que ce sont les aliments qui sont fades, insipides ; elle ne perçoit plus sa propre odeur, ni celle de l’air ambiant. 

Il faut préciser encore que les pertes de l’odorat et du goût vont souvent ensemble, car les fonctionnements des systèmes olfactifs et gustatifs sont associés. Ainsi, lorsque nous apprécions la saveur d’un met ou d’un vin, cette perception est largement influencée par les parfums que ces aliments exhalent.  

Si la baisse de nos capacités sensorielles est inévitable avec l’âge, et surtout avec le grand âge, il importe de préciser que d’autres facteurs peuvent en accélérer ou en aggraver l’évolution : le tabac, la perte de la salive (par manque d’hydratation, par la prise de certains médicaments, et en particulier les antibiotiques), les troubles dépressifs… 

À quoi il faut ajouter le rôle de certaines maladies, pas nécessairement en lien avec le vieillissement : les sinusites chroniques et les polypes nasaux, les traumatismes crâniens, les infections virales, certaines tumeurs (méningiomes), l’insuffisance rénale, le diabète, les maladies endocriniennes, les troubles neurologiques – comme la maladie d’Alzheimer, de Parkinson –, la sclérose en plaques, l’épilepsie… Sans parler des effets indésirables de certains médicaments et des radiothérapies.  

Conséquences des troubles de l’odorat et du goût

En perdant l’odorat ou le goût, nous perdons une dimension importante de notre rapport aux choses et aux êtres qui nous entourent : ces roses dans le jardin, ce plateau de mandarines ou d’oranges sur la table de Noël, nos petits-enfants venus en visite : leur présence se manifeste immédiatement à notre vue ou à notre ouïe ; mais si nous sommes privés de leur parfum, nous avons le sentiment qu’ils restent partiellement hors de notre portée, qu’une part de leur réalité nous échappe. Une barrière s’insinue entre eux et nous, une forme d’isolement… 

La perte de ces deux sens diminue considérablement notre qualité de vie ; lorsque le goût et l’odorat se détériorent, nous perdons le plaisir de manger, nous ne prêtons plus beaucoup d’importance à notre alimentation, nos repas se font plus monotones, plus frugaux ; il s’ensuit souvent une perte de poids et un affaiblissement de l’organisme. À quoi s’ajoute parfois, chez les personnes très âgées et vivant seules, un risque lié à la consommation de nourritures périmées dont elles ne détectent plus les odeurs suspectes. Sans parler de la fumée d’un début d’incendie ou des émanations du gaz qu’elles ont oublié de fermer, et dont les odeurs leur échappent.

Un autre effet de la perte de l’odorat s’observe assez souvent : la personne âgée, ne sentant plus ses propres odeurs, commence à négliger son hygiène : les douches ou les bains se font de plus en plus rares, elle porte les mêmes vêtements et sous-vêtements pendant des semaines… Le lui fait-on remarquer ? la réponse est toujours la même : « Mais mes vêtements sont propres ; je ne travaille pas, je ne les salis pas… » Il faudrait encore parler de l’haleine dont elle ne perçoit plus les relents plus ou moins fétides… Ces négligences peuvent affecter la vie relationnelle et affective de la personne : combien de ces grands-parents très âgés dont les petits-enfants refusent d’approcher ou d’être pris dans leurs bras à cause des odeurs qu’ils dégagent ? 

Le goût, l’odorat et la maladie d’Alzheimer

Selon des études scientifiques récentes, il semble que ces troubles de l’odorat et du goût apparaissent précocement chez les personnes atteintes d’Alzheimer, et même avant le diagnostic clinique de la maladie. Au point que, pour certains scientifiques, des tests de la fonction olfactive et gustative pourraient servir au dépistage précoce de la maladie.   

La perte de l’odorat est devenue une actualité

Depuis que la pandémie du COVID sévit partout dans le monde, nous découvrons un phénomène peu connu : la perte de l’odorat et du goût est un symptôme du COVID dans 30 à 70% des cas. Nous avons même appris les termes scientifiques qui désignent ces deux symptômes : l’anosmie pour la perte de l’odorat et l’agueusie pour celle du goût. La majorité des personnes atteintes par ce virus retrouvent leur odorat et leur goût, mais il en reste une minorité – atteinte de ce qu’on appelle le COVID long – chez qui l’altération de ces deux sens se prolonge à long terme. La science n’a pas encore dit son dernier mot à ce sujet.

Pour ne pas épingler que les vieilles dames

J’ai ouvert ce propos par l’histoire de mes charmantes vieilles dames de Berne. Je ne voudrais pourtant pas laisser l’impression que seules les dames d’un certain âge peuvent être victimes de ce recours excessif au parfum. Je connais des jeunes filles qui, arpentant les rues ou les boutiques, laissent derrière elles un sillage odoriférant plus ou moins écoeurant ; elles ne souffrent pas d’anosmie, mais bien plutôt de ce qu’une conseillère dans l’art de séduire appelait une « non-maîtrise des outils de séduction ». Car la bonne mesure, le juste dosage d’un parfum est, paraît-il, tout un art ! Je me garderai d’oublier ces mâles, jeunes ou vieux, qui s’aspergent d’after-shave ou d’eau de Cologne, on ne sait trop dans quelle intention ou pour quel camouflage… 

Le goût, l’odorat et la mémoire

On le sait depuis longtemps, le goût et l’odorat, davantage que la vue et l’ouïe, ont la capacité de réveiller notre mémoire et de faire surgir de notre passé des instants que nous pensions définitivement perdus dans les sables du temps. Comment l’expliquer ? Il faut se rappeler que notre premier contact avec le monde est passé par la bouche et le nez. C’est le corps de la mère que nous avons humé en premier, c’est le lait maternel que nous avons goûté dès notre venue au monde. Ces deux expériences ont été, pour chacun d’entre nous, des expériences primaires, fondatrices ; elles ont pour toujours donné à notre sensibilité aux odeurs et aux saveurs un privilège unique, une place irremplaçable dans notre expérience du monde. La vue et l’ouïe viendront plus tard.

C’est ainsi que des souvenirs enfouis tout au fond de notre mémoire peuvent remonter à la surface à la faveur d’un parfum, d’une saveur que nous croisons un jour par le plus pur hasard.

On connaît ce passage de La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust, dans lequel la mère du narrateur propose à son grand fils, de retour d’une promenade, une tasse de thé et une petite madeleine, « un de ces gâteaux courts et dodus qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques ». Le jeune homme porte à ses lèvres « une cuillerée de thé où il a laissé s’amollir un morceau de madeleine ». Et soudain le miracle se produit. « Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray, quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempée dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté. » C’est moi qui souligne les deux mots par lesquels l’auteur signifie clairement, dans les jeux de la mémoire, la primauté du goût sur la vision.

Je ne résiste pas au plaisir de citer la fin de ce passage, autant pour sa beauté poétique que pour la confirmation magistrale qu’il apporte à mon propos : « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » 

Comment mieux dire le rôle singulier que jouent le goût et l’odorat dans le fonctionnement de notre mémoire ?

Chacun sa « petite madeleine » 

Je ne saurais mieux conclure ce propos qu’en vous racontant comment, moi aussi, et comme chacun de vous sans doute, j’ai mes propres « petites madeleines ». Celle que j’aimerais évoquer maintenant a pris la forme du parfum de l’after-shave Old Spice. Chaque fois que je me retrouve en présence de ce parfum, la même histoire remonte aussitôt à ma mémoire.

Un matin, il y a de cela maintenant 25 ans, la jeune maman que j’étais alors avait rendez-vous chez le pédiatre pour le premier contrôle de son bébé, Gabriel. Nous sommes arrivés dans la salle d’attente à huit heures et demie et, quelques instants plus tard, le pédiatre – un homme d’un âge certain, charmant au demeurant – nous a invités à entrer dans son cabinet. Il a pratiqué l’examen pédiatrique en prenant mon fils déshabillé dans ses grandes mains expertes. Le bébé s’est laissé faire, sans larmes ni cris. (C’était un bébé qui avait déjà un certain sens de la retenue et de la discrétion.) Le médecin m’a rassurée en me disant que tout allait bien et naturellement, comme toutes les mamans dans cette situation, j’ai été soulagée. Ensuite, le bon docteur m’a rendu mon bébé, je l’ai rhabillé et je suis rentrée à la maison. 

Chez nous, je me suis rendu compte que mon bébé fleurait bon l’after-shave à la mode à cette époque, l’Old Spice dont mon pédiatre s’était copieusement enduit le visage et les mains le matin même. Toute la journée, mon fils nouveau-né a porté sur lui le parfum de notre bon vieux pédiatre. Et depuis, il m’est impossible de humer ce parfum sans que remonte à ma mémoire cette journée d’il y a un quart de siècle… 

Pour revenir à mes deux charmantes vieilles dames du concert de Berne, est-ce que le Chanel No 5 ne serait pas également pour elles une sorte de « petite madeleine » ? Et quels souvenirs – peut-être galants – ne fait-il pas remonter à leur mémoire ? 

Et vous qui me lisez, quelle « petite madeleine » vient-elle, au moment où vous vous y attendez le moins, titiller votre mémoire et éclairer soudain un petit pan oublié de votre passé ?

Post-scriptum :
Pour compléter cette réflexion, vous pouvez relire un de mes anciens Propos : 
La réminiscence à l’âge avancé, ou la madeleine de Proust.
– Lire ici –