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La ronronthérapie

Le chat, la sentinelle de l’invisible.
René de Obaldia

À Stefano. 

Ronronthérapie : non, ce n’est pas une invention de mon cru, une lubie terminologique due à un coup de soleil attrapé par un jour de canicule ; il s’agit bel et bien d’une notion scientifique, prise très au sérieux depuis plusieurs décennies par les spécialistes. Vous verrez, il valait la peine que j’y consacre un de mes propos.

Le chat éternel

J’ai toujours vécu en compagnie d’un chat et je ne conçois pas de me priver un jour de la présence de cet animal énigmatique. L’écrivain Joseph Méry (1797-1866), connu en son temps pour une œuvre littéraire foisonnante, n’est resté dans les mémoires que pour une seule et unique phrase : « Dieu a fait le chat pour donner à l’homme le plaisir de caresser le tigre. » Il exprimait ainsi très justement ce en quoi le chat diffère de tout autre animal de compagnie. Le chien, par exemple, pour lequel, je l’avoue, j’éprouve moins d’attachement, mérite son titre d’animal domestique, car il peut être dressé, apprivoisé, domestiqué ; le chat, non ! C’est bien plutôt son maître qui est son serviteur ! La relation du chat avec son maître a toujours été mystérieuse, insaisissable, parce que le chat a cette double nature en lui : la douceur extrême côtoie une forme d’étrangeté irréductible. Et cela est vrai depuis la nuit des temps.

Depuis l’antiquité, le chat est présent aux côtés de l’homme, tantôt idolâtré, tantôt craint. Chez les Égyptiens, par exemple, la déesse à tête de chat, Bastet, symbolisait la joie du foyer, la chaleur du soleil, la fécondité de la maternité. Mais au treizième siècle, lorsque l’Église faisait des procès aux sorcières qui s’adonnaient à la magie noire et offraient des chats en sacrifice au diable, la crainte superstitueuse bien connue à l’égard des chats noirs a commencé. Et le grand Jules César souffrait d’ailurophobie, craignant les chats plus que les armées ennemies ! Objet de dévotion ou d’effroi, on le voit, le chat est bien difficile à comprendre. Mais ce n’est pas mon propos de faire ici l’histoire de la relation du chat et de l’homme ; quelques anecdotes suffiront à en montrer la richesse, la complexité et la variété. Ainsi, et un peu au hasard des histoires que Frédéric Vitoux nous livre dans son précieux Dictionnaire amoureux des chats, le cardinal Richelieu recevait toujours ses ambassadeurs en compagnie de ses chats et prenait toutes ses grandes décisions en caressant un chat sur ses genoux. Dans le même ordre d’idée, Saint-Simon, le mémorialiste de Louis XIV, raconte que le chat du roi assistait aux réunions des ministres au titre de « collègue du Roi ». Il n’est pas impossible que le monde se porterait mieux aujourd’hui si les responsables politiques, au moment de prendre leurs grandes décisions, tenaient un chat dans leurs bras… Aldous Huxley, le célèbre auteur du Meilleur des mondes, donnait le conseil suivant aux aspirants écrivains : « Si vous voulez être écrivain, ayez des chats ! » On connaît la phrase célèbre d’Alberto Giacometti : « Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverai le chat. » Et, bien sûr, comment parler du chat sans évoquer le poète Baudelaire, qui lui consacra plusieurs poèmes, dont le fameux sonnet intitulé : « Le chat » :

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Et comment dire, mieux que les quelques vers suivants, cette sorte de respect admiratif que nous inspire un chat lorsqu’il se couche dans la position du sphinx, les deux pattes allongées devant lui, parfaitement parallèles ?

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin.

Les études scientifiques

Le Dr Gauchet

C’est à un médecin vétérinaire français, le Dr Jean-Yves Gauchet, que nous devons la notion de « ronronthérapie ». Le mot peut prêter à sourire, mais les observations et les expériences menées par l’équipe du Dr Gauchet, ainsi d’ailleurs que par des chercheurs américains, sont tout ce qu’il y a de plus sérieux. Le Dr Gauchet conclut un de ses exposés en disant que « le ronronnement du chat apaise et agit comme un médicament sans effets secondaires ».

Comme le nom de cette méthode l’indique, plus que la simple présence du chat, c’est d’abord son ronronnement qui est pris en considération. Les effets positifs sur l’homme de cette « voix qui ressemble à celle d’un violoncelle » sont dus à la fréquence des vibrations émises : ce sont des fréquences très basses (entre 20 et 50 hertz), qui sont reconnues pour provoquer, directement et profondément, des émotions chez l’homme. Ces vibrations sonores et bienfaisantes ont un peu les effets d’une musique, apaisante, calmante, consolatrice.

Le Dr Gauchet a constaté que le ronronnement du chat amène une production de sérotonine dans le cerveau ; cette substance, que l’on appelle également « l’hormone du bonheur », est impliquée dans la régulation et la qualité de notre sommeil et de notre humeur. Le ronronnement est un puissant « anti-stress », il régule la tension artérielle et donne un coup de fouet aux défenses immunitaires ; il apaise notre rythme cardiaque, limitant ainsi le risque d’infarctus. D’une manière générale, la présence d’un chat, et en particulier son ronronnement, apaise et détend les personnes stressées, calme l’anxiété et l’irritabilité et favorise l’endormissement.

D’autres études sont même parvenues à prouver que les ronronnements des chats auraient une action anabolisante sur l’homme et sur l’animal, permettant une meilleure récupération des blessures. Véronique Aïache, dans son livre : La ronronthérapie, rapporte les résultats d’une étude menée par le corps médical américain : « À fracture égale, le chat se rétablit trois fois plus vite que tout autre animal. Les vibrations émises par le ronronnement ont d’ailleurs été reproduites par des kinésithérapeutes pour accélérer la cicatrisation osseuse. »

Les personnes âgées

En tant que gérontopsychologue, ce sont naturellement les bienfaits du chat auprès des personnes âgées qui m’intéressent au premier chef. La compagnie d’un chat est thérapeutique à tout âge mais c’est à l’entrée dans la vieillesse que cette présence féline peut se révéler un précieux soutien. Bien sûr, et c’est la première chose à laquelle on pense, la présence d’un chat peut aider à surmonter le sentiment de solitude qui accable souvent les personnes âgées. Elle peut également être en quelque sorte un contrepoids à l’anxiété de vieillir, au chagrin de l’éloignement des êtres chers, aux deuils à vivre. Plus généralement, le chat suscite un lien affectif fort qui est très important pour les personnes vieillissantes ; il attend de leur part des soins, des attentions, un entretien ; il leur donne ainsi le sentiment d’une responsabilité, il leur prouve qu’elles sont encore utiles.

Les malades Alzheimer

Comme nous le savons, les malades Alzheimer présentent un déclin cognitif progressif. Toutefois, il ne faut jamais oublier que d’autres aptitudes demeurent vivaces, comme celle d’éprouver des émotions et de les reconnaître chez autrui. Et c’est là que le chat a toute sa place. À la maison, mais également en institution, la présence d’un chat peut grandement contribuer à la qualité de vie du malade Alzheimer ; en effet, notre félin ne sollicite du malade aucune compétence cognitive, il établit avec lui une relation purement émotionnelle et sensorielle. Il procure tout simplement du plaisir.

Les bienfaits que la présence du chat apporte au malade Alzheimer sont nombreux et divers. J’en évoquerai cinq. 1. Sa présence réconfortante, apaisante, contribue à réduire le stress et à créer une ambiance détendue. (À condition, bien sûr, que le patient éprouve de la sympathie pour les chats !) 2. Elle permet de retrouver une mémoire émotionnelle. En effet, par le toucher, les caresses, le patient peut se reconnecter avec des gestes de son passé et avec ses émotions, qui ne sont pas altérées par la maladie. Cela permet de stimuler la mémoire tout entière. 3. La présence de l’animal, qui ne sollicite pas les compétences cognitives du malade, qui ne le met pas en échec, qui ne comporte aucune idée de jugement, est un vrai réconfort. 4. S’occuper d’un animal, pour le patient, le fait passer du statut de « soigné » à celui de « soignant », ce qui lui permet de retrouver un rôle valorisant. 5. Le malade Alzheimer a souvent perdu la capacité à effectuer les gestes de tous les jours ; caresser un chat, lui donner à manger sont des exercices efficaces de psychomotricité.

Les chats robots

C’est une nouveauté, qui m’a d’abord intriguée. Par la suite, ayant eu l’occasion de tenir un de ces chats robots dans mes bras, de le caresser, je dois avouer que j’ai été séduite. En effet, pour les personnes âgées et les malades Alzheimer qui, pour différentes raisons, ne peuvent plus avoir d’animal domestique, cette « peluche d’empathie » peut tout à fait être recommandée. Ce chat robot réagit aux caresses, il bouge la tête, les pattes et la queue, il miaule et ronronne grâce à des capteurs. Son pelage a exactement la douceur de celui d’un vrai chat, son miaulement n’a rien de mécanique ou de synthétique – c’est un authentique miaulement enregistré – et les mouvements du corps sont parfaitement naturels. En particulier pour les malades Alzheimer, ce chat robot peut apaiser l’anxiété et diminuer les tensions, si fréquentes et si pénibles chez eux.

Aussi longtemps que c’est faisable, ma préférence va naturellement au « vrai chat en chair et en os », mais lorsque la personne ne peut plus s’en occuper, le chat robot a sa place dans la panoplie des thérapies non médicamenteuses.

Les tendances branchées

Deux phénomènes relativement récents ont fait l’objet d’articles ou d’émissions dans les médias. Le premier, le « bar à chats », nous vient du Japon (on sait combien les rythmes de travail au Pays du Soleil Levant sont astreignants) ; il est en train de se répandre un peu partout en Occident. De quoi s’agit-il ? Imaginez un café, avec son bar, ses tables, ses serveurs ! Ajoutez-y quelques chats imperturbables qui se promènent sur le bar, grimpe sur votre table, se faufilent entre vos pieds, et que vous pouvez caresser, observer, porter dans vos bras, nourrir… De tout cela vous êtes censés retirer des effets bienfaisants : un peu de sérénité, de calme, d’apaisement, un moment de détente avant le retour au travail… Les chats sont pour vous, l’espace d’un instant, votre thérapeute : ils vous aident à lutter contre votre stress, votre tension cardiaque trop élevée, ces choses de la vie qui mettent vos nerfs à fleur de peau…

Il y a un autre endroit où la présence des chats peut aider à lutter contre le stress et la tension : c’est le lieu du travail. Ainsi, dans les bureaux de certaines entreprises, on autorise les employés à venir travailler en compagnie de leur chat. D’autres entreprises ont pris l’initiative d’adopter des chats qui vivent à demeure dans les bureaux. Les chats vont et viennent librement, on s’occupe d’eux, on les nourrit, et le reste… Aux États-Unis, on connaît des « campus cat », des « chats d’université » qui vivent sur le campus et contribuent ainsi au bien-être des étudiants.

J’ai moi-même passé quelques jours de vacances dans un hôtel au bord de la mer dans lequel on avait construit une cabane pour les chats qui arpentaient librement les jardins, les parcs, et jusqu’aux salles à manger… Et même à l’hôpital psychiatrique où je travaille, un chat, depuis plusieurs années, a élu domicile autant dans les jardins que dans le bâtiment de la psychiatrie gériatrique, à l’entière satisfaction de mes collègues et des patients.

Conclusion

Chaque jour, lorsque je rentre à la maison et que je retrouve mon chat Goodboy, je ne me lasse pas d’admirer le calme, la sérénité avec laquelle il me reçoit. Et en ce moment même, alors que je tâche de trouver une conclusion à ces réflexions sur le mystère des chats, il est là, sur ma table, à côté de l’ordinateur, qui me regarde, l’air de se dire : « La pauvre, si elle savait ! » Le voilà maintenant qui se lève et passe silencieusement sur le clavier, posant ses pattes sur les touches et laissant s’inscrire sur mon écran un message énigmatique. C’est toujours le chat qui a le dernier mot !