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La dictature du bien vieillir

J’ai été jeune au temps où comptait l’expérience de l’âge,
et je me retrouve âgée quand seule la jeunesse est un titre à être écouté.
Jacqueline de Romilly
(1913-2010)

Une société de longue vie

L’on s’accordera sans doute avec moi pour dire que nous avons de la chance de vivre dans une société de longue vie. Au moment où j’écris cela, l’espérance de vie moyenne en Suisse est approximativement de 82 ans pour les hommes et de 85 ans pour les femmes. C’est l’une des espérances de vie les plus hautes dans le monde. Et même si la progression semble accuser un léger ralentissement, on continue à gagner 3 mois d’espérance de vie supplémentaire chaque année. Ces tendances entraînent une évolution importante de notre société, qui devra s’adapter à une nouvelle réalité : en effet, nous nous acheminons vers une société dans laquelle les moins de 30 ans représenteront bientôt un tiers de la population, les 30-60 ans un autre tiers et les plus de 60 ans le tiers restant.

Vieillir sans devenir vieux

Lorsque nous abordons le cap de la soixantaine, nous nous retrouvons donc, pour la plupart d’entre nous, devant la perspective d’avoir encore grosso modo un quart de siècle à vivre. Mais attention ! Ce défi d’un nouveau genre, en touchant de plus en plus de monde, a encouragé les donneurs de conseils et de mots d’ordre à sortir du bois pour nous asséner leurs consignes et leurs commandements : « Tu ne vas pas seulement vieillir, tu dois impérativement « bien vieillir ». Qu’est-ce à dire ? C’est assez simple, et pour le résumer dans une formule : le mieux serait de vieillir sans devenir vieux. Comment ? Eh bien, en accumulant les années, en prenant de l’âge, en sentant  venir les raideurs dans les articulations, les trous de mémoire, les étourdissements sans en rien montrer. Et qui dit cela ? Tout le monde et personne ; c’est l’image que nous présentent jour après jour les magazines, les publicités, les films et les séries télé, ainsi que tous ces livres qui foisonnent depuis quelque temps et qui sont consacrés au « bien vieillir ». On nous montre en exemple des vieux resplendissants, au regard vif, aux dents blanches et au teint bronzé, aux cheveux artistement coiffés, faisant des exercices dans un fitness ou courant sur un sentier de forêt, vêtus de survêtements aux allures de jeux olympiques.

Je veux bien reconnaître que cette image embellie de la vieillesse, même si elle est souvent exagérée, abusive, trompeuse, n’est peut-être pas à rejeter entièrement. Elle contribue sans doute à encourager chacun de nous à la prévention en nous incitant à être attentif à notre corps, à faire de l’exercice, à surveiller notre alimentation, bref à nous donner une hygiène de vie qui pourra nous permettre d’affronter les années à venir dans les meilleures conditions.

Une obligation de bien vieillir oppressante

Mais cette image trompeuse d’une vieillesse lumineuse et radieuse à la portée de tous reste pour la plupart d’entre nous entièrement artificielle, décourageante, voire désespérante. Pour ceux que les maladies de l’âge ont commencé à accabler, que les premiers signes de la décrépitude affligent, cette image enjolivée d’une vieillesse de conte de fées peut très vite leur gâcher la vie et devenir une contrainte insupportable. Car c’est de toute part que les messages abondent : les compagnies d’assurances nous encouragent à l’exercice, à une vie saine ; les responsables de la santé nous mettent en garde contre les méfaits du tabacs, de l’alcool, d’une vie trop sédentaire ; les marchands de tout poil nous vendent leurs produits cosmétiques, leurs crèmes miracles, leurs baumes anti-âge, leurs régimes « jeunesse éternelle », leurs centres de remise en forme, leurs cures de détox, leurs thalassos pro-âge, sans parler des charlatans de la chirurgie esthétique. Pour tout ce beau monde, mal vieillir, c’est-à-dire vieillir en vieillissant, devient une erreur, une faute, presque un délit. Et vous commencez à vous sentir coupable de ne plus être capable de courir en forêt, d’avoir des taches sur le visage et les mains, de sentir vos articulations qui grincent, d’avoir la vue et l’ouïe qui baissent, d’avoir un peu trop de poids : tout cela est de votre faute ; si vous aviez davantage fait attention à votre corps… On vous reproche de n’avoir pas bien su « gérer votre capital santé », d’avoir « gaspiller vos ressources vitales », d’avoir négliger les « principes de précaution » élémentaires. Tel est le vocabulaire de ces gestionnaires, de ces comptables de la vie.

L’art d’être vieux

Il est important que nous nous libérions de cette dictature du bien vieillir, que nous refusions les diktats des marchands, que nous prenions de la distance même à l’égard des dispensateurs de bons conseils plus ou moins bien intentionnés.

Nous n’apprenons pas à vieillir en écoutant les autres. Vieillir est une affaire personnelle, intime ; c’est un apprentissage qui nous appartient en propre, un savoir – une sagesse – qui se construit lentement et qui demande toute une vie : c’est la somme des expériences, des réflexions, des joies et des peines, des défaites et des victoires, des certitudes et des doutes que nous avons amassés… Vieillir, c’est prendre conscience, peut-être pour la première fois, de la durée : de celle qui est derrière nous, ces soixante, septante, huitante années qui dessinent une sorte de cheminement, une destinée ; mais aussi de cette durée qui est encore devant nous, de ce temps qui nous reste pour achever notre voyage sur ce bon globe, pour lui donner peut-être une sorte de grandeur ; vieillir, c’est enfin prendre conscience que cette durée prendra fin un jour, que le rideau tombera sur la grande scène de la vie. Cette longue méditation de la durée de notre vie, n’est-ce pas cela qui seul peut nous conduire à une forme de sagesse, un authentique art de bien vieillir ?

Alors oui ! Notre corps et notre esprit méritent qu’on prenne soin d’eux, qu’on les entretienne l’un et l’autre dans la meilleure santé possible, mais ce n’est pas pour se conformer aux impératifs de la mode, pour se laisser abuser par les sirènes des marchands, pour ressembler aux images des magazines, c’est avant tout pour pouvoir continuer à jouir pleinement de la lumière du jour, de la beauté du monde, de la chaleur de nos amis, de l’amour de nos proches, des joies que nous procurent les musiciens, les peintres, les écrivains, les poètes, les sportifs… bref, ce qui est important, c’est de conserver un corps sain et un esprit alerte qui nous permettront de savourer, le plus longtemps possible, la douceur de vivre.

Petit éloge de la vieillesse

Notre société aime la jeunesse et se détourne de la vieillesse. Elle aime les choses qui vont vite, les modes qui changent souvent et rapidement, les nouveautés, le neuf ; elle déteste les choses qui durent, les traditions qui s’enracinent dans le passé, les objets anciens que le temps a patinés, le vieux. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, lorsqu’on veut nous donner une image du bien vieillir, on nous présente des vieux qui ressemblent à des jeunes.

Pour ma part, je reprends tout à fait à mon compte la phrase d’Oliver Goldsmith : « J’aime tout ce qui est vieux : vieux amis, bon vieux temps, vieilles coutumes, vieux vins, vieux livres. » Vous me direz que c’est mon métier de gérontopsychologue qui veut ça, une sorte de déformation professionnelle en somme. Oui, peut-être, mais je me souviens que, étudiante en psychologie à Genève (il y a maintenant plus de trente-cinq ans), je ressentais déjà une grande curiosité pour les personnes âgées, je les trouvais plus intéressantes que les jeunes gens, parce qu’elles avaient déjà toute une vie derrière elles, mille expériences, mille aventures ou mésaventures à raconter. Elles avaient vécu des changements d’époques, surmonté des périodes de guerre, enduré les plaies et les bosses de l’existence ; elles avaient acquis une expérience de la vie, une sagesse qui me paraissaient d’une très grande richesse.

Une autre phrase, celle-là de Victor Hugo, m’a toujours semblé très juste dans sa manière de comparer la jeunesse et la vieillesse : « Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, mais, dans l’œil du vieillard, on voit de la lumière. » J’aime cette phrase parce que, contrairement à ce qui se passe trop souvent aujourd’hui, Victor Hugo n’oppose pas la jeunesse et la vieillesse ; il montre leur complémentarité, et peut-être aussi en quoi la seconde est une sorte d’achèvement, d’aboutissement de la première. La vie doit avoir sa période d’enthousiasme, d’élan, de passion, elle doit brûler comme une flamme ; mais elle doit aussi connaître son moment d’apaisement, de sérénité, de méditation et de profondeur, elle se place alors dans lumière qui éclaire.

Bien vieillir, en fin de compte, c’est faire en sorte que la lumière ne s’éteigne pas, qu’elle continue le plus longtemps possible à danser, à briller, à éclairer.