1

Accompagner son vieux parent dans le grand âge

Les parents deviennent les enfants qu’on a sur le tard.
Sacha Guitry

Au fur et à mesure que nous avançons en âge, nous devons faire face à un certain nombre d’épreuves qui, plus ou moins ardues, plus ou moins précoces, sont le lot de chacun d’entre nous un jour ou l’autre : la retraite et les bouleversements qu’elle apporte dans notre vie, les ralentissements du corps et de l’esprit, le vieillissement vécu en couple ou dans la solitude, la confrontation avec la maladie, la conscience de notre finitude…

Une épreuve inédite

Dans ce Propos, j’aimerais envisager une situation qui n’existait pas dans les siècles passés, une circonstance inédite, propre à notre époque : le moment où un enfant adulte vieillissant est amené à s’occuper de ses parents entrés dans le grand âge. Cette réalité nouvelle est le résultat du vieillissement démographique. En effet, aujourd’hui, il est courant de rencontrer des enfants quinquagénaires, sexagénaires, voire septuagénaires accompagnant dans le grand âge des parents ou des beaux-parents octogénaires ou nonagénaires – quand ce n’est pas centenaires – qui ont besoin de leur aide et de leur soutien.

Une nouvelle relation se noue alors entre cet enfant vieillissant et ses parents dans le grand âge. Ce sont en somme deux vieillissements différents qui avancent de concert, deux vieillesses, l’une commençante, l’autre finissante, qui se côtoient : d’un côté un enfant adulte sur les marches de sa propre vieillesse, avec ses questionnements et ses inquiétudes, de l’autre un parent dans le grand âge, souvent déjà atteint dans sa santé, et qui peu à peu prend conscience qu’il est au bout du chemin.

Aujourd’hui, ceux qui se retrouvent dans le rôle de ces « enfants vieillissants », ce sont les babyboomers (nés entre 1945 et 1965). Ils ont donc entre 55 et 75 ans. Les médias nous en parlent fréquemment, multipliant les généralisations abusives : ils ont eu la chance de venir au monde dans une époque bénie des dieux, ils ont eu la belle vie ; ils ont connu la prospérité, la paix, l’aisance matérielle ; ils ont mordu à pleines dents dans la société de consommation qu’ils ont créée et développée sans en mesurer les excès et les dommages ; ils sont responsables du réchauffement climatique, de la destruction de l’environnement, de l’exploitation industrielle des animaux, que sais-je encore…

Ils forment ce que nous appelons la génération pivot : d’un côté, ils doivent s’occuper de leurs parents très âgés, les accompagner, les soutenir ; de l’autre, ils prennent soin de leurs propres enfants devenus parents à leur tour, et de leurs petits-enfants auxquels ils consacrent souvent une ou deux journées par semaine. En réalité, ce sont surtout les femmes qui assument ces deux rôles, et en particulier celui de proche aidant de leurs vieux parents (elles représentent les 85 % des proches aidants).

Mais cette situation inédite n’est pas seulement nouvelle pour les enfants vieillissants, elle l’est aussi pour ceux que l’on a appelés les « nouveaux grands vieillards ». Vivre dans le grand âge, et surtout en si grand nombre, c’est une nouveauté dans l’histoire de l’humanité. Jusqu’à une date récente, les grands vieillards étaient des oiseaux rares, et ils n’avaient quasiment jamais l’occasion de rencontrer un de leurs pareils. Aujourd’hui, ils pullulent pour ainsi dire, ils se retrouvent dans toutes sortes d’associations, de clubs, de matinées ou de soirées organisées à leur intention…

Il n’en reste pas moins que leur situation comporte beaucoup d’inconnues ; à quel modèle, à quel exemple se référer ? Comment vivre le grand âge, comment affronter la maladie, la solitude, la dépendance, la perspective de la mort ? Quels liens tisser avec ses enfants vieillissants, ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants ? Les nouveaux grands vieillards ont le sentiment d’être des pionniers, d’improviser des comportements et des relations dont ils n’ont jamais eu d’exemples sous les yeux. Les plus lucides prennent conscience qu’ils sont en train de forger des exemples, des modèles pour les générations suivantes.

Il faut enfin faire remarquer que cette relation d’entraide enfant vieillissant/parent dans le grand âge n’est pas l’affaire de quelques semaines ou de quelques mois ; elle peut durer et se développer sur plusieurs années.

Des parents dans le grand âge

Mais qu’est-ce que nous entendons exactement sous cette expression : « dans le grand âge » ? Deuis quelques années, dans la littérature gérontologique,  les spécialistes anglo-saxons distinguent les young old (jeunes vieux) de 65 à 74 ans, les old old (vieux vieux) 75 à 84 ans, et les oldest old (vieux plus vieux) de 85 ans et plus. C’est dans cette dernière tranche d’âge principalement que je situerais mes grands vieillards, même si les ralentissements, les accrocs de santé et l’état de dépendance qui les accompagnent peuvent également affecter les deux catégories plus jeunes.

Pour les enfants vieillissants, ce qui caractérise un parent dans le grand âge, c’est le moment où les gestes de la vie quotidienne deviennent de plus en plus difficiles à réaliser, où les faiblesses, les maux divers, les maladies chroniques se sont pour ainsi dire installés à demeure, où les risques d’accident, de chute, de malaise augmentent. C’est aussi le moment où les enfants commencent à s’interroger sérieusement sur la capacité de ce parent à vivre de manière autonome et indépendante, sur l’éventualité, à plus ou moins brève échéance, d’un placement dans un EMS.

Il y a quelques signaux d’alarme qui révèlent les besoins d’aide et de soutien d’un parent dans le grand âge.

– Il ne veut plus sortir de chez lui, il s’isole, souffre de la solitude, il lance fréquemment – et même au milieu de la nuit – des coups de fil qui sont des appels au secours.

– Il ne prépare plus ses repas, ne s’alimente plus correctement, souffre de carences alimentaires.

– Il néglige sa toilette, son hygiène corporelle laisse à désirer.

– Il ne conduit plus correctement, reçoit des contraventions ; sa voiture a des griffures inexpliquées, sa vue baisse et ses réflexes sont au ralenti.

– Il néglige son ménage et ses affaires administratives, financières ; ses paiements ne sont plus effectués régulièrement. Le désordre s’installe progressivement dans la maison ou l’appartement.

– Il paraît déprimé, morose, sans élan vital, épuisé, découragé, peureux ; il a perdu du poids, n’a plus de curiosité pour les événements, d’intérêt pour les choses qu’il aimait.

– Il néglige ses rendez-vous médicaux, perd le contact avec ses amis.

– Il ne respecte pas les prescriptions de son médecin et oublie de prendre ses médicaments.

Tous ces signaux transmettent le même message aux enfants : leur vieux parent a besoin qu’on s’occupe de lui, qu’on veille à ce qu’il ne se mette pas en danger, ni ne mette les autres en danger. Des mesures doivent être prises, les visites doivent être plus régulières, les contacts quasiment quotidiens, un placement en EMS est peut-être à envisager…

La plupart du temps, les choses se passent bien. Les enfants ont compris les signaux d’alarme évoqués plus haut, ils s’inquiètent, oublient un moment leur propre situation pour intervenir et aider leurs vieux parents. Bien sûr, il existe des cas où des enfants, faisant preuve d’une indifférence égoïste, préfèrent tourner le dos à la situation et abandonnent leurs vieux parents à leur sort. Mais cela est l’exception. Il faut tordre le cou à cette idée fausse selon laquelle, dans le monde d’aujourd’hui, il n’y aurait plus de solidarité familiale. C’est le contraire qui est vrai : combien d’enfants, retraités eux-mêmes, répondent « présents » lorsque leurs vieux parents commencent à avoir besoin d’eux. Il faut reconnaître pourtant que ce sont le plus souvent les filles – et les belles-filles – qui donnent l’exemple du plus grand dévouement filial.

Entre l’aide et l’ingérence

Revenons au moment où les enfants vieillissants, ayant pris la mesure des signaux d’alarme, ont décidé de s’occuper de leurs parents dans le grand âge. Cette nouvelle relation, faite d’un côté de la volonté d’aider et de l’autre du besoin d’être soutenu, n’est pas si évidente et aisée à nouer. Le plus souvent, le parent âgé commence par être réticent : « Je me débrouille très bien tout seul ! » Comment lui faire accepter notre aide sans le heurter ? Comment respecter sa liberté de décision sur sa vie tout en lui faisant admettre que, justement, c’est sa vie qui est en danger s’il continue à refuser d’être soutenu ? Le plus souvent, avec de la patience et beaucoup de bienveillance, les obstacles sont surmontés et le vieux parent finit par accepter de l’aide. Mais il arrive aussi qu’il refuse absolument d’être aidé, même si on lui répète qu’il met sa vie et celle de ses proches en danger. Dans ce cas, la meilleure issue est de contacter le médecin de famille qui prendra les décisions médicales nécessaires et ordonnera les mesures de protection indispensables.

On le voit, au moment où les enfants vieillissants doivent intervenir dans la vie de leurs parents dans le grand âge, la relation affective qui se noue entre eux est complexe, faite de compassion, de bienveillance, d’amour, mais aussi de méfiance, d’agacement, de colère et de ressentiment. Le vieux parent est tiraillé entre le désir de conserver le plus possible son autonomie et l’angoisse de se sentir de plus en plus dépendant de ses enfants. Quant aux enfants vieillissants, ils se retrouvent tiraillés entre leur envie d’accompagner et de soutenir leurs vieux parents et leur souci de respecter autant que possible leur autonomie et leur indépendance. Ces tiraillements sont souvent à la source d’une relation affective complexe, ambivalente : entre compassion et colère, reconnaissance et ressentiment.

L’effet miroir

À quoi il faut ajouter ce que les psychologues appellent « l’effet miroir ». En effet, l’enfant vieillissant qui s’occupe de son parent dans le grand âge ne peut s’empêcher de voir, dans la manière dont ce dernier affronte la vieillesse, une image de ce que sera peut-être sa propre façon d’aborder le grand âge. Comme dans un miroir, c’est lui-même qu’il aperçoit dans l’image de son vieux parent ; les questions qu’il se pose sont : « Et moi, comment est-ce que je vais vieillir ? Est-ce que ce sera comme mon parent de 92 ans ? Est-ce que je réagirai comme lui devant la maladie, la solitude, la perspective de la mort ? » Si mon vieux parent vieillit bien, s’il affronte les épreuves avec vaillance et bonne humeur, s’il offre l’image d’un vieillard serein et heureux, il me propose un modèle d’identification positif, stimulant et rassurant. Mais s’il vieillit mal, s’il réagit aux épreuves du vieillissement dans la mauvaise humeur, dans l’aigreur et dans le ressentiment, s’il baisse les bras devant les difficultés, se montre ingrat ou colérique à l’endroit de ceux qui veulent l’aider, c’est une image négative, décourageante, qu’il me renvoie, et qui peut déclencher en moi appréhension, peur et angoisse.

Car chacun vieillit en suivant la pente de son caractère, accentuant souvent les qualités ou les défauts qui étaient déjà dans sa personnalité. J’ai connu des vieillards qui, aimables, bons et généreux tout au long de leur vie, sont devenus pour leurs proches des modèles de gentillesse et de douceur ; d’autres portés à la colère, à l’égoïsme, à l’arrogance au cours de leur existence, et qui, vieillards grincheux et hargneux, ont fait subir un véritable enfer à leurs proches et aux soignants qui s’occupaient d’eux. Et j’ai pu observer, dans l’un et l’autre cas, combien ces comportements différents marquaient leurs proches : aux uns laissant une image rassurante et touchante du grand âge ; aux autres au contraire le spectacle d’une fin de vie affreuse et redoutable. Il y a une sorte de morale à tirer de cette importance de l’effet miroir : vieillir dans la dignité, c’est peut-être aussi avoir le souci de laisser à nos enfants et à nos petits-enfants, par notre comportement, notre courage devant les épreuves, notre bonne humeur, etc., une image de la vieillesse qui comporte une certaine grandeur, une certaine noblesse.

Quel accompagnement des parents dans le grand âge ?

La boutade de Sacha Guitry que j’ai mise en exergue à ce Propos comporte une grande vérité psychologique. En effet, dans l’accompagnement d’un parent très âgé, il vient toujours un moment où nous assistons à une sorte de renversement des rôles ; ce vieux parent, de plus en plus dépendant, fragilisé et affaibli par les ralentissements du corps et de l’esprit, les maladies, devient peu à peu comme un enfant. Dans l’accompagnement d’un vieillard, nous retrouvons une forme de maternage ou de paternage inversée : cet enfant vieillissant qui s’occupe de son vieux parent devient d’une certaine manière son parent, pendant que le vieillard se retrouve dans la posture non seulement de l’enfant, mais du petit enfant. À la différence que le maternage d’un petit enfant a pour objectif de le conduire vers l’autonomie, alors que celui d’un vieillard vise simplement à ralentir son étiolement. Je crois qu’il faut accepter cette inversion des rôles, dans la mesure où elle est bienfaisante autant pour le parent que pour l’enfant ; à condition toutefois que cela ne tourne pas à une infantilisation dégradante. Là encore, c’est une question de mesure !

Mais si ce maternage d’un vieux parent peut contribuer à une forme d’épanouissement personnel de l’enfant vieillissant, lui apporter des gratifications et des satisfactions profondes, il comporte néanmoins un danger : celui de le conduire à un épuisement physique et moral. Le soutien quasi quotidien apporté à un parent âgé, les inquiétudes permanentes à propos de sa santé et de sa sécurité, le sentiment d’impuissance face à la perspective de sa mort, la nécessité de concilier sa propre vie de retraité et les besoins d’aide de son parent, tout cela peut durer des années et finir par épuiser les proches ou affecter leur propre vie de famille et de couple. Vient alors le moment où il est important de marquer des limites au dévouement et de se tourner vers d’autres aides, d’envisager un placement.

D’un extrême à l’autre

Je le disais plus haut : chacun vieillit à sa manière, selon son caractère et son expérience de la vie. Aucune des situations d’accompagnement d’un grand vieillard par un ou des enfants vieillissants que j’ai pu connaître ne ressemblait exactement à une autre. Je voudrais terminer ce Propos par deux exemples opposés, qui se situent aux deux extrêmes de l’éventail des possibilités, et qui ont été illustrés dans des livres ou des films.

Le premier cas est heureusement le plus fréquent. L’accompagnement du parent dans le grand âge s’effectue dans la bienveillance, la générosité et l’amour filial. Il fait grandir, mûrir l’accompagnant, lui fait sentir son utilité, son humanité, renforce le lien affectif et familial entre le parent et l’enfant, parfois lui donne une profondeur et une richesse qu’il n’avait jamais eues auparavant.

On en trouvera une belle illustration dans le livre de Noëlle Châtelet : La Dernière leçon, paru en 2004, mais aussi dans l’adaptation qui en a été faite au cinéma sous le même titre, par Pascale Pouzadoux, avec les interprétations remarquables de Marthe Villalonga et de Sandrine Bonnaire. Noëlle Châtelet raconte la fin de vie de sa maman, une période pendant laquelle la relation entre la mère et la fille s’est renforcée et approfondie dans une complicité lumineuse.

À l’autre extrême se trouvent les accompagnements rendus difficiles par des conflits anciens, des caractères abrupts, des ressentiments qui plongent leurs racines dans toute une vie… Le cas le plus spectaculaire – rendu presque caricatural par la volonté d’en faire une comédie – a été mis en scène au cinéma en 1990 par Étienne Chatiliez,dans le film : Tatie Danielle. Cette histoire représente un cas de figure que j’ai retrouvé parfois dans mon expérience de gérontologue ; une personnalité forte, dominatrice, volontiers méprisante à l’égard de son prochain, avec des tendances à la méchanceté, voit ses défauts et ses vices décuplés par le grand âge. C’est, pour les proches, une expérience extrêmement traumatisante que de tenter d’accompagner un tel parent…

Un autre cas assez fréquent se présente lorsqu’une personne a connu dans sa vie des déboires, des malheurs, des frustrations qui ont fini par aigrir son caractère. Vieillard, il vit replié sur lui-même, renfrogné, bougon, voyant tout en noir. C’est la situation que met en scène la pièce de théâtre d’Ivan Calberac : L’Étudiante et Monsieur Henri, magistralement interprétée par Roger Dumas dans le rôle du vieillard. L’auteur en a tiré un film sous le même titre, avec un Claude Brasseur magnifique. Là encore, la fiction rejoint la réalité : j’ai connu de ces vieillards bourrus, blessés par la vie, et qui deviennent incapables de laisser s’exprimer leurs bons sentiments, mais que l’on devine derrière leurs bourrades. Vieillards touchants, d’un abord souvent abrupt, qu’il faut en quelque sorte apprivoiser, comme le fait si bien l’étudiante de Monsieur Henri.

Conclusion

Un fait divers people tombe à pic pour illustrer ce Propos : il y a quelques jours, Catherine Deneuve, à 77 ans, est devenue orpheline de sa maman, décédée à l’âge de 109 ans.

Et l’autre jour, je découvre, dans un article d’une revue scientifique, qu’une fille née aujourd’hui a une chance sur deux de devenir centenaire. Ainsi, la situation d’un enfant vieillissant accompagnant un parent dans le grand âge, de rare qu’elle était il y a cent ans, deviendra fréquente et banale dans cent ans.